Revue Romane, Bind 20 (1985) 1

J'AIME D JE CONNAIS ? Verbes transitifs à objet latent

par

Ivan Fónagy

1. Approche taxinomique

1.1 A l'état isolé Je pense est une phrase à syntaxe variable. Dans le contexte
cartésien

(1) Je pense, donc je suis

le verbe penser est intransitif et désigne une activité intellectuelle, la réflexion, indépendamment de l'objet de la réflexion. La phrase Je pense peut également répondre à une question de l'interlocuteur. Dans ce contexte, sur l'éventualité d'une réunion le lendemain

(2) Je pense

figure en tant que verbe transitif, et l'énoncé est une forme abrégée de

(3) Je pense que la réunion aura lieu demain
ou une forme relâchée de

(4) Oui, je le pense.

Le pronom de (4), latent dans (2) se réfère à la question posée par l'interlocuteur pour y apporter une réponse positive. On peut jouer sur l'ambiguïté syntaxique d'une telle phrase, en choisissant une situation qui admette à la fois le verbe transitif et le verbe intransitif.

(5) On voit dans un film publicitaire, un jeune homme avec une bouteille de cognac X
sous le bras. Une jeune femme vole vers lui les bras ouverts:
- J'aime!

Cela pourrait signifier qu'elle vient de découvrir enfin sa passion amoureuse et qu'elle utilise aimer comme verbe intransitif. Il y a pourtant une autre éventualité à retenir: son amour pourrait avoir pour objet la marque de cognac qu'elle préfère à toute autre. Cette fois, on aurait à faire à un verbe aimer transitif à objet latent, bien visible toutefois sur l'affiche sous son aspect matériel.

Side 4

Si l'on compare les énoncés (2) et (5), on découvre une certaine différence, moins évidente, moins importante, de caractère stylistique. La valeur stylistique de (2) est neutre. Un auteur dramatique pourrait la prêter à n'importe quel personnage. Il serait, par contre, assez maladroit de faire dire (5) à un professeur sexagénaire. La suppression de l'objet a une valeur stylistique marquée et précise dans le cas de aimera, une valeur d'évocation (Bally, 1921, 1 : 203-206). C'est une ellipse qui fait jeune et qui est très familière en même temps, ce qui explique la fréquence : j'aime + Objet 0 dans le style publicitaire.

Sous l'angle diachronique, le caractère neutre de (2) résulte de l'ancienneté de la suppression de l'objet pronominal auprès du verbe penser dans des situations déterminées: Tu penses/ attesté dès le début du XXe siècle (voir Larousse) et dans certains contextes, en tant que rajout pragmatique à effet de sourdine, "...,/e pense", depuis le début du XVIIIe siècle. Du point de vue synchronique, le caractère neutre de (2) s'explique par sa distribution égale dans l'espace social. Ceci vaut également pour certains autres verbes transitifs: Je supposen, Je voiso, Je saiso, J'sais paso, On dimita.

1.2 Quels sont les verbes transitifs à objets latents les plus en vogue? Les verba sentiendi, dicendi et cogitandi, qu'on pourrait regrouper autour de connaître (voir 1.2.1.), d'une part, et autour d'aimer, d'autre part (voir 1.2.2.) semblent avoir un avantage certain sur les autres verbes transitifsl.

La suppression de l'objet est souvent associée à la dislocation de l'énoncé
(Bally, 1941). L'éjection de l'objet, qui figure en tête de l'énoncé, peut faciliter
la suppression de l'objet direct, nominal ou pronominal.

(6.1) L'entretien des moquettes, on connaît bien (publicité télévisée, avril 1975).

(6.2) Le plumeau, vous connaissez"! (publicité télévisée, février 1976).

(6.3) Les Hauts-de-Seine, vous connaissez'*, (affiche 1976).

(6.4) Crise, connais pas (affiche mai 1978).

La publicité n'a pas inventé cette structure, elle s'en est saisie y voyant une
formule très vivante, propre à la conversation familière et qui reflète une attitude
décontractée, désinvolte.

(6.5) Un téléviseur, vous connaissez^ (journaliste de TF 1 [= Télévision française,
première chaîne], 11 janvier 1975).



1: Mon fichier est basé essentiellement sur l'enregistrement de conversations et d'émissions télévisées à partir de 1970. Ce laps de temps est trop court pour se faire une idée de l'évolution de l'effacement du complément d'objet qu'on rencontre déjà dans les films des années trente (voir 7.3). — J'ai pris le terme transitif dans le sens traditionnel, étroit, contrairement à Blinkenberg (1960) qui l'assigne aux verbes régissant un objet indirect introduit par à, de ou pour, contre, sur.

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(6.6) Jacques F., vous connaissez"! (présentatrice de TF 1,14 janvier 1978)

(6.7) Le cubisme, vous connaissez! (Télé 7 jours, ler novembre 1973, p. 87)

(6.8) Le plombier du théâtre au régisseur qui est absorbé par la répétition et qui se
déclare incompétent en matière de robinet:
— Une baignoire, vous connaissezl! (Ah, les belles bacchantes, film de Jean Lougnac,

On rapporte qu'un leader politique de l'opposition (des années soixante-dix)
aurait répondu à un journaliste sur ce qu'il pensait du nouveau Premier ministre:

(6.9) Mesmer, connais pas.

Il est sans doute significatif que dans l'article d'Andrée Boriilo sur la modalisation
assertive (1982), l'objet pronominal est souvent latent dans les constructions
postposées exprimant une opinion, une certitude:

(6.10) Ce n'est pas cher,Yestime (5)

(6.11) Tu es en retard, je constate (11)

L'ellipse de l'objet n'est pas liée, toutefois, à la dislocation. L'objet latent
peut se référer à un syntagme nominal d'un énoncé précédent.

(7.1) - Voulez-vous que je vous donne mon numéro de téléphone?
- Non, je connais (enseignant, 42 ans, 5 octobre 1976).

(7.2) - Elle joue dans le quatuor.
- Vous connaissez"] (= le quatuor) (présentateur, TF 1, 2 août 1974).

(7.3) L'un des inspecteurs propose une descente au dancing Mireille pour faire avancer
l'enquête sur le meurtre d'un jeune commissaire de police.
— Oui, yconnais, répond le commissaire Lancelot (Au nom de la loi, film de
Maurice Tourneur, 1931).

Il n'est pas indispensable que l'objet ou la subordonnée d'objets latents se réfère à un syntagme nominal textuellement présent dans les énoncés précédents. Il suffit qu'on puisse reconstituer le texte susceptible de figurer comme objet ou proposition subordonnée d'objet.

(8.1) Un homme croit comprendre que la dame à la table voisine cherche la route
de V. Il lui vient en aide:
- Je vous expliquerai = comment parvenir à V.
- Merci, Monsieur mais c'est inutile. Mon mari connaît [= (a) le chemin; (b) sait
comment y parvenir, "connaît tout ça"].

(8.2) Le commissaire Maigret :
- Rosé est morte. Comment expliquez-yo\x%l [(a) sa mort, (b) la mort inattendue
de cette jeune personne].

L'objet latent se réfère souvent à un objet physique, à tel ou tel élément de
la situation (du "contexte" non verbal).

Side 6

(9) Le patron montre la porte de service à quelqu'un. Ce dernier:
- Je connais ("Le journal" de J.-P. Petrolacci, TF 1, diffusé le 30 novembre
1979).

On trouve le même énoncé dans un contexte analogue dans "Les aventures
d'Arsène Lupin", filmé en 1956.

Les verbes penser, savoir figurent moins fréquemment dans le langage publicitaire. Cela ne signifie pas qu'ils ne soient pas attestés en tant que verbes transitifs à objet latent dans la conversation quotidienne: au contraire, ce manque d'intérêt de la part des agences publicitaires s'explique plutôt par le fait que l'ellipse de l'objet après penser et savoir est trop répandue pour produire l'effet de fraîcheur souhaité.

(10.1) -II lit une fois, il sait. (On parle de la mémoire prodigieuse du héros d'une
pièce présentée par TF 1 dans le cadre de "Au théâtre ce soir", le 22 octobre
1977).

(10.2) - Est-ce qu'Eugène sait? [= est-ce qu'il est au courant de la liaison de Rose]
(Jean Hermann, L'œuf, 1971).

(10.3) La femme de la victime au commissaire qui l'interroge sur sa liaison avec
le secrétaire de son mari
- Mon mari savait [= que nous avons eu une liaison] (Robert Thomas,
Le poulet et la perruche).

Les verbes voir, imaginer, trouver entrent dans cette construction en tant que
verba cogitandi, avec le sens de 'comprendre', 'penser', 'croire', 'être d'avis de'.

(11.1) Au cours de l'émission "Jeudi cinéma" de Pierre Tchernia, le candidat devait
identifier le titre d'un film:
- Je ne vois pas [= quel film ça pourrait être] (6 novembre 1980).

(11.2) Le présentateur de France-Musique (octobre 1982):
- Florence? Pas de Florence. Dans quelques instants, yimagine = on aura
Florence.

(11.3) Le jeune ingénieur en montrant le plan à son collègue:
- Comment tu trouves? [= ce plan] ("Zig-Zag", TF 1, 30 août 1978).

(11.4) Une jeune femme enfile une nouvelle robe et se tournant vers son amie:
— Comment tu trouves? [- ma robe] (film publicitaire, avril 1980).

Les verba dicendi ont un comportement analogue:

(12.1) Un mari (45 ans) à quisa femme propose plusieurs plans de vacances et
qui semble d'accord avec la dernière proposition:
- Alors là, je ne dis pas [= (a) non; (b) que c'est une mauvaise idée, etc.].

(12.2) L'inspecteur, du témoin qui refuse de livrer certains noms:
- Il dit pas [= qui c'étaient, ou: de noms] (Madame le Juge, TF 1, 24 mai).

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(12.3) - J'ai eu un accident.
- Eva m'a raconté [= que tu as eu un accident] (Deux jeunes gens, septembre
1979)

(12.4) Pierre Bellemare en s'adressant aux candidats:
- Après on avisera [= les intéressés du résultat] (TF 1, 20 février 1979)

(12.5) A l'interlocuteur qui prétend ne rien savoir
- Ça ne fait rien. Je vous apprends [= ce qui s'est passé] (W comme Watteau,
diffusé le 7 février 1980 par Antenne 2).

Parmi les verbes transitifs, c'est sans conteste aimer qui apparaît le plus souvent
sans objet. Les conditions contextuelles sont semblables à celles qui permettent
à connaître de suggérer l'objet tout en le supprimant.

Cette fois encore, c'est souvent dans les énoncés disloqués qu'on constate
l'absence de l'objet.

(13.1) Le bon yogourt, il aime (publicité, TF 1, novembre 1977).

(13.2) Les loisirs, vous aimezi (présentateur, TF 1, septembre 1975)

(13.3) - Sa cuisine, j'aime bien (Mme L. 40 ans, 6 août 1976).

(13.4) - Eh bien, Rodin, on n'aimait pas du tout (une jeune femme de 30 ans,
octobre 1976).

Le syntagme nominal censé remplir la case vide de l'objet peut figurer dans
un énoncé précédent.

(14.1) - Les couleurs? Oui, yaime beaucoup (jeune fille, octobre 1976).

(14.2) Le mari se met à table
- Qu'est-ce qu'il y a pour dîner?
- Sauté de veau.
- On aime.
L'épouse:
- Et moi? (film publicitaire, septembre 1978).

(14.3) - Admirable robe!
- Vous aimezi (Edouard et Caroline, film de 1950).

(14.4) - C'était très bien votre numéro. Je n'ai pas compris un mot, mais j'ai aimé
(Jean Amadou, au cours de l'émission "C'est pas sérieux", mai 1978).

C'est le thème central de la conversation qui remplit souvent la case vide de
l'objet direct2.

(15) Une émission est consacrée aux romans-photos. L'une des invitées:
- Je sais d'avance que ça va bien finir. Mais j'aime (Antenne 2, 5 septembre
1980).



2: "L'indice personnel régime masculin peut désigner l'idée contenue dans l'ensemble d'une phrase précédente" (Tesnière [1959] 1976, p. 134).

Side 8

Le verbe s'applique, comme dans l'exemple (5), à un objet physique ou à une
personne :

(16.1) La maîtresse de maison s'approche, la théière àla main. A son hôte:
- Vous aimez"! (= le thé]

Le fait que la suppression de l'objet se rencontre, par moments, dans la parole
de personnes âgées (féminines, plutôt que masculines) n'enlève rien à l'effet
de fraîcheur à'aimer.

(16.2) Une grand-mère offre à ses petits-fils des bonbons:
- Vous aimez? (une dame de 80 ans, 14 avril 1975)

(16.3) Une jeune fille à une autre:
- J'ai jamais aimé (décembre 1979).

Lisant cette phrase hors contexte, on serait tenté d'interpréter le verbe aimer comme intransitif, et d'imaginer une jeune fille romantique ou désabusée. Or cette jeune personne parlait de l'amant de son amie qui venait de rompre. Elle se serait donc servie du verbe aimer comme verbe transitif tout en supprimant son objet — non sans analogie avec le contenu du récit et de ses sentiments à l'égard du jeune homme.

L'effacement de l'objet produit le même effet quand on l'applique aux
synonymes et antonymes d'aimer.

(17.1) Une jeune fille à son amant qui vient de rompre, mais veut l'accompagner
chez elle:
- J'irai seule. J't'assure, '^préfère (septembre 1979).

(17.2) L'un des deux vieux critiques du Muppet Show en parlant du programme
de ce soir:
- Je détestel [= leur programme] (A 2, novembre 1978)

L'omission de l'objet est surtout fréquente avec le synonyme intensifié d'aimer:

(17.3) - Le yogourt X il aime, il adore (publicité, novembre 1978).

(17.4) - Le ménage, la cuisine, j'adore! (Marcel Achard, L'idiote).

(17.5) Le présentateur de France-Musique:
- Nous allons écouter un disque récent de Fischer-Diskau
La cantatrice, invitée du jour:
- Vadore, moi! (30 novembre 1979).

(17.6) Nounours dans sa soucoupe glissante, la tête en bas:
- Yadore\ (Inversion, TF 1, 6 avril 1977).

1.3 On rencontre, toutefois, des verbes à objet latent quine sont que vaguement apparentés à nos deux groupes précédents (exemples 6-12 et 13-17). On pourrait associer oublier à la famille de connaître (en tant qu'expression de la défaillance d'une fonction intellectuelle).

Side 9

(18) - Angele, vous oubliez [= vous avez compté sans Angele] (Simenon, Les
enquêtes du commissaire Maigret, 17 mars 1975).

Le verbe trouver peut perdre l'objet, même quand il ne figure pas comme verbwn

(19) Une dame à une jeune fille qui cherche quelque chose pour renforcer l'emballage

— Voulez-vous une ficelle?
- Non, merci, je trouverai. (12 juillet 1975)

D'autres verbes transitifs qu'on rencontre sans objet sont souvent éloignés de la
sphère de la réflexion, du discours ou de l'affection. Le verbe prendre figure sans
objets dans diverses acceptions.

(20.1) Un garçon de 7 ans, après avoir longtemps hésité entre quatre petites voitures:
- La bleue, je prends.

(20.2) Geneviève:
- Tu me le prêtes?
Diane:
- Bien sûr. Prendsl (Le corps de Diane, film de Jean-Louis Richard, 1968).

(20.3) On joue aux cartes. L'un des joueurs (un sexagénaire) :
- Je prends (Octobre 1970).

(20.4) La standardiste au chef de section:
- Vous prenez"! [=la communication] (5 mai 1979).

Une remarque s'impose au sujet des derniers exemples. La suppression de l'objet dans les énoncés (20.3) et (20.4) est strictement liée à des situations spécifiques (Fónagy 1982), à des cadres déterminés (Fillmore, 1976), ce qui n'est pas le cas des énoncés (20.1) et (20.2). (20.3) évoque la scène du jeu. Dans (20.4), c'est la standardiste qui exerce sa profession et prête à l'effacement un effet par évocation (Bally, 1921, tome 1, p. 203-249). A l'intérieur de leurs cadres respectifs ces expressions restent non marquées, car l'opération syntaxique de l'effacement de l'objet direct s'impose aux locuteurs. Les conditions de l'effacement sont différentes pour (20.1) et (20.2). Il n'y a pas de cadres particuliers pour imposer le choix syntaxique. Le locuteur et la locutrice ont librement opté pour la suppression faisant partie de la syntaxe familière, ce qui prête à Feffacement un caractère vivant, voire désinvolte.

Un effacement peut être obligatoire dans le cadre de la conversation télé
phonique, ou plus exactement, pour les phrases qui encadrent la conversation

(21.1) Ne quittez pas!

L'énoncé est automatiquement déclenché au moment où A va chercher C,
demandé par B, au bout du fil.

Dans cette situation, l'énoncé non elliptique serait du moins très insolite:

Side 10

(21.2) *Ne quittez pas l'appareil!

Par contre, en d'autres situations, c'est la suppression de l'objet direct qui
sonnerait faux:

(21.3) - J'aimerais changer d'appartement. C'est trop grand pour nous.
- *Ne quittez pas!3

On pourrait parler d'homonymie stylistique quand la même opération se fait
dans des énoncés liés (Fónagy, 1982) d'une part, et dans des énoncés libres,
d'autre part:

(21.4) Une jeune femme à une amie (août 1981):
- J'avais du mal à m'arracher. On n'abandonne pas les choses come ça. La
décision est prise: je quitte [= l'appartement occupé actuellement].

(22.1) On sonne. Le propriétaire au domestique:
- Faites entrerl.

Dans ce cadre, la suppression de l'objet direct est obligatoire, non marquée.
Par contre:

(22.2) La femme (31 ans) à son mari au cours du déménagement:
- Tâche de faire entrer [= la valise dans le coffre de la voiture] (septembre
1981).

Cette fois, l'effacement appartient au langage familier des jeunes, ce qui lui
prête une valeur stylistique correspondante.

1.3.2. L'ensemble des verbes transitifs admettant dans telle ou telle condition, avec telle ou telle réserve, la suppression de l'objet direct est vaste, même s'il est préférable d'y voir pour l'instant un ensemble fermé. Pour se faire une idée de l'importance de son étendue actuelle, il suffit de jeter un regard sur un fichier très incomplet, en ne considérant que le début de l'alphabet:

(23.1) Une jeune femme, devant la fenêtre, à son mari:
- rabaisse? [= le rideau] (20 juillet 1983).

(23.2) - Non, mais là, alors j'abandonne [= la partie] (jeune enseignant, avril 1981).

(23.3) Le jardinier avec un mouvement de tête vers l'arbre:
- J'abats? (novembre 1982).

(23.4) Un membre du jury au cours d'une soutenance de thèse
- y abrège, laissant la parole à d'autres plus compétents que moi ((avril 1979).

(23.5) Puisque vous insistez, i'accepte (Caput DV ACCEPTER).

(23.6) Une jeune femme accepte finalement de chanter devant ses convives. L'un
d'eux (homme de 48 ans):



3: Les énoncés marqués par * ont été refusés au moins par quatre juges sur cinq. Mes juges bénévoles sont les enseignants en linguistique nés ou élevés à Paris.

Side 11

- Tu veux que j'accompagne? (février 1978).

(23.7) Un jeune couple emménage. Elle:
-ce (claquant apico-alvéolaire) ça fait trop tassé. Accroche plutôt là!
(mars 1978).

(23.8) - Mais achevez*. (Caput DV).

(23.9) Une jeune femme à son amie, au vestiaire de la piscine (août 1983):
- Les gens s'enferment et puis ils sortent à poil. Vadmire]

(23.10) Discussion entre jeunes époux. La femme à son mari:
- Donc tu affirmes que tu l'as vue dimanche pour la première fois.
- Oui, j'affirme (décembre 1981).

(23.11) Une jeune femme à son ami qui secoue une bouteille.
- Pourquoi tu agites? c'est déjà secoué (mai 1981).

(23.12) Le couteau coupe mal, le mari fait des tranches trop épaisses. La femme
(38 ans):
- Tue veux que j'aiguise?

(23.13) On discute de l'agrandissement prochain de la maison.
— Et cette pièce, tu agrandis ou tu en fais deux? demande la jeune institutrice
à son amie (10 mai 1983).

(23.14) La couturière, au cours d'un essai:
- De ce côté, j'allonge? (mars 1981).

(23.15) Le plombier vient de réparer une panne. La femme de ménage qui l'assiste:
— J'allume?

(23.16) Deux enfants se demandent s'ils prennent leur vélo pour aller au parc du
château :
- Moi, \'amène, décide l'aîné (29 juillet 1983).

(23.17) L'oncle à ses neveux en faction devant la porte du jardin:
- Allez, annoncez \- le visiteur aux parents] (Juul 1981).

(23.18) Une jeune enseignante à son mari à propos d'un "malheur" qu'on aurait
pu éviter, si on l'avait écouté:
- Ça y est, j'ai annoncé (septembre 1980).

(23.19) Un client trouve le vol réservé par l'agence trop matinal. L'agent:
- Donc,j'ûm2«/e? (avril 1982).

(23.20) Le chef de bureau àsa secrétaire:
- Vous ne croyez pas qu'on a un peu trop tardé avec la réponse.
- Voulez-vous que j'antidate? (janvier 1980)

(23.21) - Qui appelle? [= une amie par téléphone] Toi ou Moi? ((une jeune enseignante,
octobre 1982).

(23.22) Le malade à l'infirmière:
- Un verre d'eau, s'il vous plaît!
- D'accord, j'apporte (25 février 1975).

Side 12

(23.23) Un jeune surveillant au garçon qui est en train de grimper sur la statue du
cerf dans le parc de Sceaux, malgré sa défense formelle:
- Veux-tu descendre! Je n'apprécie pas! (Juillet 1982).

(23.24) Discussion d'un plan de travail. L'étudiante: - Vous n'êtes pas d'accord? Le professeur (la cinquantaine) : - Non, non. J'approuve entièrement (octobre 1979).

(23.25) Au cours d'un aménagement, le mari (29 ans) àsa femme au sujet d'un clou:
- Varrachel] (mars 1978).

(23.26) Une femme (la cinquantaine) a été victime d'un vol dans le métro. Elle s'en
aperçoit au moment où les voleurs prennent la fuite.
- Arrêtez! Arrêtez! (décembre 1981).

(23.27) Jeune femme à son mari:
- C'est tout sec par là. Il faut que je rentre (lui tendant le tuyau):
- Tu arroses"] [= le gazon] (juillet 1983).

2. Règles en germe

2.1 Le carré vide qui suit le verbe transitif représente ici soit un objet direct sous forme de syntagme nominal (ainsi que dans 5, 6.1-6, 7.1-2, 9, 11.3-4, 12.2, 13.14, 14.14, 15, 16.1-3, 17.2-5, 19,20.1-2,22.2,23.1-2,23.6-7,23.11, 23.14, 23.19-23, 23.25-27); soit une proposition subordonnée d'objet (comme dans 10.1-3, 11.1-2,12.1-3,12.5,17.1,18,23.18).

C'est, en principe, le contexte et la situation qui permettent au locuteur
de faire l'économie d'une séquence que l'interlocuteur est censé rétablir sans
s'écarter du sens assigné à la phrase elliptique.

Cela ne pose aucun problème, si tous les éléments du syntagme nominal sont contenus dans l'énoncé même, ainsi que dans les énoncés disloqués, où il suffit souvent de replacer l'objet direct dans son cadre originel pour le mettre en relief (6.1-8, 13.14, 17.34, 20.1). De petites modifications - telle que la présence obligatoire de l'article défini - permettent d'éviter des constructions dissonantes:

(6.4) Crise, connais pas -»¦ Je ne connais pas la crise.

(6.5) Un téléviseur, vous connaissez -*¦ Vous connaissez le téléviseur?

Toutefois, l'objet projeté en tête peut acquérir une certaine indépendance
et se poser en énoncé exclamatif, ce qui obligera l'interlocuteur à tenir compte
de son enrichissement sémantique:

(18) Angele, vous oubliez -»• Vous oubliez qu'il y a Angele, ce qui change considérable
ment la situation.

Side 13

Dans la plupart des cas, le carré blanc se réfère à un syntagme nominal contenu dans une phrase précédente (14.2,17.2,19, 23.16). Une substitution de pronom personnel (correspondant à une transformation obligatoire inhérente au dialogue) modifie la simple reprise dans la réplique du dialogue (7.1). La connaissance de la situation est nécessaire dès qu'il y a deux ou plusieurs substantifs, candidats d'objets directs, dans l'énoncé référé. Vous connaissez"? de (7.2) pourrait avoir pour objet le sujet pronominal de Elle joue dans le quatuor. C'est pourtant le substantif du complément d'adverbe qui fournit l'objet latent du verbe transitif de la question du présentateur. L'auditeur choisira, en cas de conflit, le substantif qui permet de construire l'énoncé le plus probable dans le cadre de la situation donnée:

(24.1) Le client au chauffeur:
- Il y a, on dit, des encombrements au boulevard périphérique.
- Bon, ben, on évite (juin 1978).

C'est probablement (24.2),

(24.2) Alors on évite le boulevard périphérique

qui correspond à l'idée du chauffeur du taxi, plutôt que (24.3),

(24.3) Bon, ben on évite l'encombrement.

Bien que les deux extrapolations soient également possibles, ce sont des considérations extra-linguistiques qui nous invitent à opter pour (24.2): il est plus probable que l'alternative se pose pour le chauffeur en termes concrets "prendre la rue x" vs. "prendre la rue y" plutôt qu'en termes abstraits, "encombrement" vs. "absence d'encombrement". C'est également vrai des deux interprétations grammaticalement équivalentes de la réaction enthousiaste de la cantatrice de l'exemple (17.5). Le J'adore, moi pourrait être complété de deux façons différentes:

(17.5.1) J'adore, moi, ce disque.

(17.5.2) J'adore, moi, Fischer-Diskau.

La deuxième solution — l'adoration du chanteur - paraît plus probable que
la première — l'adoration du disque —, compte tenu du moment de la sortie
par rapport à l'émission.

2.2 A défaut d'un substantif de l'énoncé précédent, susceptible de compléter le verbe transitif, l'auditeur tâchera d'intégrer l'énoncé dans son ensemble (avec les modifications qui s'imposent, telles que la transformation de la citation directe en citation indirecte). Ainsi, dans le dialogue (12.3), on serait tenté d'expliciter le verbe à objet latent par une proposition subordonnée

Side 14

(12.3.1) Eva m'a raconté que tu as eu un accident
plutôt que par un objet direct

( 12.3.2) Eva m'a raconté l'accident

également possible, mais légèrement journalistique, et moins conforme au ton familier de la conversation (et à l'absence de gravité de l'accident en question). La proposition subordonnée s'impose dans l'absence d'un substantif, comme dans (17.1) où l'on est amené à compléter J'préfère par: Je préfère aller seule. De même en (23.10), la réponse J'affirme implique J'affirme p où p correspond à l'affirmation (globale) mise en question par le partenaire. Affirmation qui devrait être reprise intégralement (tout en substituant la lere personne à la 2^):

(23.10.1) Oui, j'affirme queje l'ai vue dimanche pour la première fois.

La réponse de la dame dans l'exemple (8.1) "Mon mari connaît" pourrait
être complétée soit par un syntagme nominal (le chemin), soit par une proposition
subordonnée, en modifiant le verbe (il sait comment s'y rendre).

2.3 Une solution très originale des conditions de l'effacement du complément d'objet a été proposée par Jacques Dubois (1967/25-27). Selon lui, l'effacement (le "non-achèvement" selon ses termes) est possible lorsque le syntagme sujet est de la classe animée et que le syntagme objet est un non-animé. Ainsi,// abandonne est possible si l'objet (qui appartient à une classe limitée) est non animé, par exemple le combat; par contre, // abandonne ses amis n'admettrait pas l'effacement de l'objet. De même, l'effacement ne serait guère admissible dans Pierre nous attriste - *Il attriste. Cette règle attrayante par sa limpidité et son antisymétrie paraît être, à partir du fichier qui est à la base de cet article, plutôt une tendance qu'une règle absolue. Elle est confirmée par 62 exemples cités, infirmée par 20 (ainsi 6.6, 6.9, 7.2, 12.4, 13.4, 16.3, 17.5, etc.). Elle n'est pas applicable aux cas où le vide ne peut être rempli que par une proposition. Dubois impose lui-même une forte limitation à cette régie générale quand il admet "qu'un verbe implique simultanément, mais sans aucune ambiguïté, un sujet et un objet de la classe animée" (o.c, p. 26). La règle proposée n'explique pas, même sous sa forme nuancée, la différence stylistique évidente entre J'adoreu Je connaisu qui ont une valeur stylistique très marquée, et des énoncés du type Je fume, Je comprends qui sont parfaitement neutres.

2.4 Une tentative de formalisation rencontrerait encore plus d'obstacles dans
les cas où le carré blanc représente un syntagme nominal quine figure pas
textuellement dans les énoncés précédents. Dans la conversation rapportée

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en (23.19) le client n'a pas prononcé les mots la réservation (du vol) qui constituentl'objet direct latent de la réplique de l'agent de voyage. L'interprétation ne pose aucun problème; la situation et le contexte n'admettent que peu de variation textuelle: "la réservation / réservation du vol / la réservation qu'on vient de faire / la réservation que vous avez demandée"; la variation laisse intact le noyau du message qui figure invariablement, avec ou sans extension. Le texte latent — (j'antidate?) la lettre — est le seul candidat dans la réplique de (23.20), malgré l'absence du mot dans les paroles du chef de bureau; le contexte n'en admet pas d'autres. L'ellipse de l'objet direct peut être sans équivoque au niveau de la référence, tout en laissant une certaine marge au niveau du texte. L'énoncé (16.3) ne laisse aucun doute quant au référé (l'identitéde la personne que l'amie de la locutrice n'a jamais aimée), sans que le texte latent soit fixé pour autant (X. Y. / ce type là etc.).

De même, le (24.4) Qui a trouvé? du commissaire concerne sans aucun doute dans le film policier (L'assassin est dans la ville, TF 1, 16 juillet 1983) le corps de la victime. Nous ne pouvons pas savoir, cependant, à quel terme il aurait fait appel pour compléter sa phrase par le corps / le cadavre / le corps de la victímemete.

2.5 L'énoncé peut être complété à partir des antécédents, à défaut d'énoncés précédents contenant les éléments du texte latent. Le J'expliquerai de (8.1) réagit aux incertitudes de la dame de la table voisine quant à la route menant vers V.; l'énoncé doit donc contenir une réponse à une question quina pas été posée de façon explicite. Cela détermine le contenu global de l'énoncé elliptique, sans déterminer d'une manière non équivoque la formulation {quelle route il faut prendre / comment y aller / quel est le chemin le plus court, etc.). Dans un film publicitaire, la phrase elliptique se trouve dans un champ visuel, non verbal:

(25) Un homme est en train de consulter le catalogue de Noël d'une firme, apparemment
pour choisir un cadeau approprié. Sa femme entre à l'improviste:
— Alors, on trouve? demande-t-elle d'un ton espiègle (novembre 1980).

Le degré d'ambiguïté de l'ellipse ou, en d'autres termes, la prévisibilité du texte manquant (la probabilité de transition) dépend de deux facteurs: des limitations et contraintes émanant de la situation, d'une part, et, d'autre part, de la force des liens qui rattachent tel ou tel énoncé à une situation récurrente (typique), donc de contraintes extra-linguistiques (objectives) et de contraintes linguistiques. C'est la situation seule qui nous guide dans l'interprétation des énoncés tels que (26), (27):

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(26) J. arrive à la station balnéaire accompagné d'un jeune couple. Il faudrait
les loger, ce qui n'est pas sans problème en pleine saison. P. le rassure:
- Ne t'inquiète pas, j'ai prévenu, (juillet 1978).

P. devine qu'il s'agit du patron de l'hôtel X où ils louent des chambres pour le mois de juillet, depuis quelques années. Il pourra donc compléter: j'ai prévenu le patron qu 'il y aurait deux personnes en plus / qu 'il nous faudrait une autre chambre pour deux personnes.

(27) A leur plus grande surprise, François et Vincent rencontrent à Paris Jacques (qu'ils croyaient attaché à son village natal). Jacques explique sa présence: - Ils ont monté un laboratoire à Suresnes, alors, j'ai demandé ("Vincent, François, Paul et les autres", film de Claude Sautet, 1974).

Cette fois encore, le contenu de l'énoncé elliptique est déterminé par la situation et laisse une assez grande liberté aux concrétisations verbales (s'ils avaient un poste/un emploi/un job/ s'ils pouvaient m'embaucher / s'il y avait un poste pour moi, etc.).

Les énoncés liés apportent de nouvelles restrictions à celles qu'impose la situation. Le statut d'énoncé lié implique qu'une situation récurrente déclenche automatiquement un nombre limité d'énoncés. L'association constante des énoncés liés elliptiques à telle ou telle situation facilite l'extrapolation. On avisera (12.4) implique que la personne qui vient de se porter candidat à un poste, ou qui a participé à un concours sera avisée par correspondance du résultat positif ou négatif du concours ou de l'interview. Ça ne fait rien. Je vous apprends (12.5) sont des énoncés liés entre eux et liés, les deux, à une situation spécifique qui permet de compléter la deuxième phrase par: ce que vous prétendez ignorer. L'énoncé lié elliptique Alors là, je ne dis pas exprime un accord généralement précédé de réticence. Le sous-entendu peut être un simple {je ne dis pas) non ou une autre expression de l'accord en fonction de la nature de la proposition qu'on finit par accepter.

2.6 Les énoncés elliptiques qui se complètent en incorporant un objet physique de l'entourage sous forme d'objet direct sont univoques, à condition que l'objet incorporé soit clairement désigné, comme c'est le cas des exemples 5, 9.1, 11.3,11.4,16.1-2,17.2,17.6,20.3,23.1,23.3,23.7, 23.11-16,23.22.

3. Motifs et tendances de la suppression

3.1 C'est dans le langage poétique qu'on peut prendre sur le vif des cas de
suppression, en tant qu'actes de langage motivés, porteurs de messages préconscientsou
inconscients. De telles transgressions poétiques volontaires des

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règles grammaticales sont plus fréquentes dans la poésie allemande que dans
la poésie française. Georg Heym (1887-1912) offre un bel exemple d'isomorphismelimpide
entre le plan de l'expression et le plan du contenu:

(28) Triibe Wege, wo die Winde wischen (Der Park)

- routes obscures où frottent les vents. Le verbe in transitif généralement associé à Wind 'vent' serait wehen 'flotter (comme l'air exhalé)' (voir Sanders-Wiilfing, 1924). Le lecteur est amené à attribuer au vent d'automne la soudaine disparition de l'objet du verbe toujours transitif wischen 'essuyer, frotter' (pour d'autres exemples de transformation poétiques expressives analogues, Fónagy, 1964).

3.2 La prose littéraire, et même la prose quotidienne, la conversation offrent
des omissions d'objet, plus ou moins comparables aux ellipses poétiques.

(29) Je passe plus de temps à gratter qu'à noter - écrit Jean-Jacques Rousseau en
parlant de ses travaux de copiste couronnés de peu de succès (Confesssions,
partie 1, livre 4, p. 158-159 de l'édition de 1890, Firmin Didot).

L'objet verbal disparaît avec les mots grattés.

Dans l'exemple (16.3), une jeune fille parle de l'amant de sa copine qui vient de rompre. On tire un trait, on efface l'image, en même temps qu'on supprime l'objet direct. Il y a perte d'objet simultanée au plan verbal et sur le plan de la réalité.

On pourrait voir un certain parallélisme entre acte verbal et acte réel dans
la question de la dactylo demandant à l'écrivain qui vient de recommencer
sa phrase après un faux départ:

(30) - Je supprime!

comme dans le J'annule? (23.19) de l'agent de tourisme, ou dans:

(31) Je vous en prie, abrégezl (Caput, DV, ABREGER)

où le locuteur donne l'exemple de concision en sacrifiant le complément d'objet. Le principe de l'iconicité n'est absent non plus de l'énoncé (25) où l'absence d'objet direct correspond à l'objet qu'on cherche, donc qui, momentanément, se dérobe à la vue.

Il y a, toutefois, une différence fondamentale entre la suppression poétique de l'objet verbal et son omission dans l'usage quotidien. Dans le poème, il s'agit d'un acte de langage individuel, d'un phénomène unique — d'un hapax legomenon— qui par son "unicité", son caractère inédit, oblige le lecteur à parcourir en sens inverse l'acte d'encodage pour reconstituer le message qu'implique la distorsion. Une telle reconstruction ne s'impose pas dans l'interprétation des

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suppressions du langage quotidien, où nous avons affaire à un "néologisme collectif. Ce qui ne veut pas dire qu'on puisse écarter la possibilité d'une interprétation préconsciente des transformations stylistiques, ayant le statut de procédés conventionnels motivés4.

3.3 La suppression de l'objet peut être considérée comme un acte verbal motivé (iconique) chaque fois que l'énoncé exprime la hâte ou incite à la hâte. Le style télégraphique est, par exemple, parfaitement justifié dans la parole de la standardiste, bombardée d'appels simultanés (— Vous prenez']).

L'omission de l'objet de raconter peut s'expliquer par l'impatience de l'auditeur
à l'affût du dénouement final:

(32; 1) - Raconte] raconte vite! (Cocteau, cité par Larousse).

(32.2) C'est Monsieur; ouvre vite (Molière, Ecole des femmes, I, 2).

(32.3) H ALI:
- Si vous voulez, j'entrerai doucement pour découvrir d'où cela vient
ADRASTE:
- Oui, fais, mais sans faire de bruit (Molière, Le Sicilien, scène 5).

Dans un exemple de Littré l'emploi "absolu", sans complément d'objet, du
verbe expliquer coïncide également avec la hâte:

(33) On a trop peu de temps pour expliquer (Littré, EXPLIQUER 6°).

On pourrait voir dans l'expression de la hâte l'une des raisons de la transformation
du réfléchi se dépêcher en verbe transitif sans objet:

(34.1) C'est trop perdre de temps à souffrir ces discours;
Dépêche, Octavian ... (Corneille, Héraclius, V, 3).

ou de s'arrêter:

(34.2) -Arrête] défense parentale, fréquente dans les discussions entre adultes:
en variation libre avec
- Arrête tes conneriesl

3.4 L'omission de l'objet verbal est tout à fait courante dans les énoncés impératifs(ainsi
dans 31-34), un fait quina pas échappé à l'attention de l'auteur
d'une des meilleurs grammaires descriptives du français contemporain (en dépit



4: La fausse opposition de conventionnel et de motivé repose sur une identification erronée des concepts 'arbitraire' et 'conventionnel'. J'ai essayé de montrer, dans des publications antérieurs (1956, 1971 b) que la distinction de ces deux concepts est indispensable pour éviter des débats sans issue, et pour mettre en évidence la nature complexe des signes dans les langues naturelles.

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de sa date, Eckhardt, 1929: 141). Ditesi Lisez] Imagine] Achevez] Ou pour citer une grammaire du français avancé, la Grammaire des fautes de Henri Frei: Rompez] (1929: 124). Range] (commandement militaire, cité par Littré). Parez! (terme d'escrime).

(35) - Posel, une jeune mère à son fils qui vient de soulever une valise trop lourde
(21 août 1983).

(36) - Mais qu'est-ce que tu attends? Giflel, jeune père à sa femme, en réaction
à une remarque jugée irrespectueuse de leur fils de 4 ans et demi.

3.5 L'omission de l'objet, ainsi que d'autres formes d'ellipse, caractérise le "style coupé", lapidaire qui se distingue au niveau phonétique par des arrêts fréquents, des attaques brusques (des coups de glotte), des accents forts, une articulation tendue, c'est-à-dire par des marques vocales de Y agressivité (Fónagy, 1983: 88, 107, 122, 176). A l'intérieur de ce contexte prosodique et articulatoire, on pourrait voir dans la suppression de l'objet le reflet verbal d'un fantasme destructif inconscient (voir 17.2, 30).

3.6 L'objet passé sous silence peut répondre aux exigences d'un tabou verbal,
comme dans l'exemple (10.3) où l'effacement pudique de l'objet direct permet
d'éviter à la veuve de la victime une précision pénible.

(37) Un visiteur inespéré vient apporter de l'aide à Vincent qui frôle la faillite,
mais tient à sauver la face.
— Catherine (= la femme de Vincent) m'a raconté, dit le visiteur en franchissant
le seuil. ("Vincent, François, Paul et les autres", film de Claude
Sautet, 1974).

L'ellipse de l'objet par pudeur est probablement voulue dans le théâtre de
Racine:

(38.1) HERMIONE:
- Si sous mes lois, Amour, tu pouvais l'engager;
S'il voulait,... Mais l'ingrat ne veut que m'outrager.
(Andromaque, 11, 1, vers 439-440).

Dans l'aveu de Phèdre, l'objet verbal est refoulé à cause du choix amoureux
jugé criminel, incestueux.

(38.2) PHEDRE:
- Tu vas ouïr le comble des horreurs
Vaime ... A ce nom fatal, je tremble, je frissonne.
J'aime ... (Acte I, scène 3).

Une ellipse euphémistique sous-tend l'une des acceptions de prendre, 'faire
des profits illicites' (Littré 6e)

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(39) On lisait sur une affiche de la ville de Paris, représentant un petit chien:
- Je fais où on me dit de faire (printemps 1982).

L'objet passé sous silence a fini par prêter à faire une acception spécifique
dans ce contexte (voir encore 32.3).

3.7 L'affaiblissement de la fonction référentielle par rapport à la fonction
conative, facilite la perte de l'objet direct dans les ajouts pragmatiques tels
que les énoncés postposés ..., si tu veux, ..., j'imagine; préposés Ecoutez, ...,
Vous voyez,... J'sais pas,... ou intépendants Tu pensesl Ah je voisl

3.8 La perte de l'objet se fige souvent dans des cadres bien déterminés (Fillmore, 1976), ce qui facilite son interprétation en réduisant ses significations possibles à un sens très particulier, conforme au cadre. Ainsi, dans les jeux de cartes, Je prends (20.3) correspond à une demande de carte (Littré, PRENDRE 23 §). Ouvrir sans objet, associé d'abord à la porte qu'on ouvre (ceci dès le XIIIe siècle), sera le terme consacré à l'ouverture des magasins: "Les marchands n'ouvrent pas les jours de fête" (Littré OUVRIR Io). Ce sens technique stabilise l'emploi sans objet.

3.9 La tendance à constituer un langage professionnel qui se démarque du langage quotidien contribue à l'emploi particulier, sans objet, des verbes transitifs, dans la mesure où cet emploi devient systématique dans tel ou tel cadre: dans le refus poli du langage bureaucratique On avisera (12.4) comme dans les clichés clés de la standardiste {Ne quittez pas\ (21.1) Vous prenezl. (20.4)).

3.10 Un effacement radical qui réduit l'énoncé à une seule syllabe qu'occupe
le verbe auxiliaire avoir prête à la réplique une certaine drôlerie.

(40) Le gang est à la recherche de l'exécutant d'un exploit à haut risque. Il faudrait
trouver quelqu'un qui inspire de la confiance. Après un silence:
— J'ai\ s'écrit Maxime, l'un des membres du gang ("Aide-toi!", téléfilm de
Jean Cosmos, A 2, 14 janvier 1982).

3.11 La récurrence de l'énoncé dans des situations typiques professionnelles (12.4, 20.4, 21.1) ou autre (11.4, 12.1, 22.1), facilite l'effacement de l'objet nominal ou pronominal. La différenciation du sens de l'expression sans objet d'avec l'expression correspondante avec objet est un autre facteur de stabilisation de l'effacement (ainsi dans le cas des énoncés 41 a 1-3):

(41.1a) Je vois 'Je comprends'

(41.1b) Je le vois (de mes yeux)

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(41.2a) Ça te dit? 'Ça te plaît?'

(41.2b) Ça te dit quelque chose? Tu en as déjà entendu parler?'

(41.3a) Je vous/wre! 'Ça c'est trop fort'

(41.3b) Je le jure 'Je le promets solennellement'

3.12 Les suppressions actuelles qui caractérisent le style familier, en tant que néologismes syntaxiques, pourraient se fonder en même temps sur des structures bien établies, à effacement d'objet avec dire, savoir, trouver 'penser' Dieu saitl Qui saitl. -Jene sais (précurseur de J'sais pas) —Sije savais!

(42.1) C'est comme vous dites, une mauvaise action (Molière, Femmes savantes, 11, 6)

(42.2) Cela est bien mal. -
- Vous trouvez! (Littré 11e)

On ne peut exclure la rencontre occasionnelle des néologismes syntaxiques du français contemporain et des structures archaïques telle que les incises dit-il, pensa-t-il ou la suppression de le précédant lui, courant dans l'ancien français (Foulet [1919] 1958, p. 148) dans le français classique et admis dans le langage familier (Wagner et Pinchón, 1962, p. 179).

3.13 Comme tout changement linguistique, l'effacement de l'objet avec maintien de la référence montre des divergences considérables entre les idiolectes. Il y a contradiction certaine entre l'intolérance d'universitaires d'âge moyen qui sont hostiles à ces effacements récents (à l'exception des clichés professionnels) et l'usage presque illimité de la structure:

(43)


DIVL583

qui sous-tend les énoncés 6.2-3, 7.2, 14.3, 16.1-2, 20.4, 23.1, 23.3, 23.25,
23.19, 23.25, 23.275.



5: Des tests préliminaires faits avec vingt étudiants en linguistique (Paris 111 et Paris VII) permettent d'entrevoir les contextes qui favorisent la suppression du complément d'objet. Toutes conditions égales par ailleurs, les modalités interrogatives et impératives, la présence d'un complément d'adverbe augmentent les chances de l'effacement. La probabilité de l'effacement est la plus élevée dans la présence d'un objet physique auquel se réfère l'énoncé (tel que celui des exemples 5, 9, 11.4,14.2,16.1,17.2, 17.5-6, 19, 20.2-3, 23.1, 23.3, 23.11, 23.14-20, 23.22, 23.5-7). A partir des réponses à la question "Quel est l'âge du locuteur/de la locutrice?", il apparaît que les énoncés où l'objet direct est effacé "font plus jeune" que les énoncés sans effacement. Ces tests confirment partiellement les prévisions de Jean Dubois (1967, citées p. 14). Plusieurs circonstances peuvent réduire considérablement la probabilité de l'effacement, voire le rendre inacceptable: (a) un verbe qui n'appartient pas au langage familier *Son fils, j'éduque, *La môme, j''accoste!; (b) l'ambiguïté de l'énoncé après effacement: en parlant d'un éplucheur: *Le travail, ça facilite; en parlant d'un avion de guerre qui éjecte automatiquement le pilote: *Le pilote, il éjecte; (c) l'interférence avec un énoncé lié (Fónagy, 1982), plus ou moins figé: *Faut pas ajouter, interfère avec Faut pas en rajouter.

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4. La transition: perte graduelle de la transitivité

4.1 Les effacements du type J'aimea, Je connaisn sont limités (dans tous
les idiolectes) à la conversation familière, et produiraient un effet bizarre dans
d'autres genres verbaux.

Ces restrictions ne s'appliquent qu'à la suppression d'un objet direct concret, spécifique. Elle se distingue par son caractère ponctuel et dynamique d'autres cas d'absence d'objet à côté de verbes transitifs, considérés comme "bivalentes" par Blinkenberg (1960). Ainsi de l'effacement dû au déplacement du centre d'intérêt sur l'activité en tant que telle, abstraction faite de l'objet actuel de l'action.

L'emploi du verbe acheter sans objet direct

(44) Même dans des temps de crise, il ahète (Caput DV, ACHETER)

reflète dans l'exemple cité l'absence d'un choix déterminé de la part de l'acheteur-acquéreur. La phrase pourrait faire allusion à des achats spéculatifs d'effets mobiliers ou de biens immobiliers. Quoi qu'il en soit, c'est l'achat en tant qu'opération commerciale qui figure au premier plan; l'action est détachée des objets qu'il s'agit d'acquérir. Les objets visés potentiels semblent se neutraliser et aboutir à l'extinction de l'objet.

Ceci vaut également pour l'antonyme du verbe acheter:

(45) Le tout n'est pas de produire, il faut vendre (Caput DV, PRODUIRE)
et d'autres verbes transitifs

(46) Tout le monde imite, tout le monde ne le dit pas (Aragon, cité par Robert).
L'attention est centrée sur l'homme qui imite; le modèle qu'il s'est choisi reste
anonyme.

L'absence de l'objet direct peut faire ressortir le caractère obsessif d'une
activité qui, en apparence, vise des buts précis, mais qui est, en vérité, autonome,
ayant sa fin en soi-même:

(47.1) II a plaisir à amasser (Caput DV, AMASSER)

(47.2) Certaines femmes, c'est bon signe quand elles rangent (Montherlant, cité
par Robert, RANGER).

(47.3) Et raconte pour que l'on admire (Delille, La conversation, I. cité par Littré)

(47.4) La curiosité qu'on fait lors éclater
Marque un secret plaisir de s'en ouïr conter (Molière, Ecole des maris, 11, 5).



5: Des tests préliminaires faits avec vingt étudiants en linguistique (Paris 111 et Paris VII) permettent d'entrevoir les contextes qui favorisent la suppression du complément d'objet. Toutes conditions égales par ailleurs, les modalités interrogatives et impératives, la présence d'un complément d'adverbe augmentent les chances de l'effacement. La probabilité de l'effacement est la plus élevée dans la présence d'un objet physique auquel se réfère l'énoncé (tel que celui des exemples 5, 9, 11.4,14.2,16.1,17.2, 17.5-6, 19, 20.2-3, 23.1, 23.3, 23.11, 23.14-20, 23.22, 23.5-7). A partir des réponses à la question "Quel est l'âge du locuteur/de la locutrice?", il apparaît que les énoncés où l'objet direct est effacé "font plus jeune" que les énoncés sans effacement. Ces tests confirment partiellement les prévisions de Jean Dubois (1967, citées p. 14). Plusieurs circonstances peuvent réduire considérablement la probabilité de l'effacement, voire le rendre inacceptable: (a) un verbe qui n'appartient pas au langage familier *Son fils, j'éduque, *La môme, j''accoste!; (b) l'ambiguïté de l'énoncé après effacement: en parlant d'un éplucheur: *Le travail, ça facilite; en parlant d'un avion de guerre qui éjecte automatiquement le pilote: *Le pilote, il éjecte; (c) l'interférence avec un énoncé lié (Fónagy, 1982), plus ou moins figé: *Faut pas ajouter, interfère avec Faut pas en rajouter.

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Dans 47.3-4 l'activité verbale est, en elle-même, source d'un vif plaisir narcissique,
indépendamment du sujet relaté.

L'objet direct est régulièrement et nécessairement absent dès que le verbe
se rapporte globalement au monde des objets qui pourraient être visés par
le verbe en question. Une telle généralisation justifie le terme d'emploi absolu6.

L'emploi absolu modifie le sens des verbes transitifs désignant des activités perceptuelles et intellectuelles et leur prête une acception particulière: il ne s'agira plus de percevoir un objet, de connaître ou de savoir quelque chose, mais d'une capacité (ou de l'absence d'une capacité), abstraction faite des objets sur lesquels ces capacités s'exercent.

(48.1) II regarde, mais il ne voit pas (Caput DV, REGARDER).

(48.2) Voilà notre état véritable; c'est ce qui nous rend incapable de savoir certainement,
et d'ignorer absolument (Pascal, Pensées, La place de l'homme
dans la nature, éd. Pléiade, p. 1109(355]).

(48.3) II faut oublier (Caput DV, OUBLIER).

L'emploi absolu du verbe convient particulièrement à la modalité déontique,
à l'ordre catégorique ou à une défense absolue:

(49) Tu ne tueras pas!

Cette interdiction aura, grâce à l'absence de toute spécification, une validité
universelle.



6: "ABSOLUMENT", signifie aussi, Tout à fait, entièrement ... On dit qu'Absolument parlant une chose est bonne, pour dire qu'A en juger en gros, et par ce qu'il y a de principal, elle est bonne ... On dit qu'Un verbe se prend, se met absolument, pour dire qu'On ne lui donne point de régime (Dictionnaire de l'Académie française, 1822, ABSOLUMENT). "Au sens absolu se dit d'un verbe transitif employé sans complément d'objet direct" (Larousse ABSOLU 2). "Yerbe employé absolument, verbe transitif employé sans complément d'objet" (Robert, ABSOLUMENT 3). La définition proposée par Caput est plus lâche "construction absolue: le verbe n'est normalement suivi d'aucun complément qui lui soit nécessaire" (DV ABSOLU). Dans la pratique, aucun de ces dictionnaires ne distingue d'une façon conséquente les verbes in transitifs des verbes transitifs employés sans objet. Aucun des quatre ne tient compte de la différence essentielle entre effacement ponctuel d'un objet concret sous-entendu et l'absence d'un objet par neutralisation ou implication. De même, Littré assigne le terme absolument indifféremment à des verbes transitifs sans objets et à des verbes intransitifs. — Le terme de verbes neutres de la Grammaire de Port-Royal vise les verbes intransitifs [1660] 1969, chap. 18, p. 82-86), mais recouvre selon les exemples également des verbes transitifs employés avec ou sans objet direct, tel que le latin servire, ainsi que les verbes intransitifs avec complément d'objet (vivere vitam, curro cursum). Ces inconséquences s'expliquent par le caractère transitoire et contradictoire de "l'emploi absolu" des verbes transitifs, et par la possibilité virtuelle de transformer les verbes intransitifs en verbes transitifs au moyen d'un transfert grammatical.

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On peut ignorer l'objet par autisme, par une extension agressive du moi censé
dominer (incorporer) le monde externe:

(50.1) Le souverain ordonne (Caput DV, ORDONNER)

(50.2) J'ai dir!

L'absence de l'objet centre l'attention sur le sujet en accentuant la force aveugle
de la passion.

(51.1) Je ne sais plus rien et j'aime uniquement (Apollinaire, Les fiançailles)

(51.2) Homs qui bien aime est trestoz enragiez (La prise d'Orenge, v. 366).

Paradoxalement, l'amour qui crée les liens les plus forts et les plus étroits entre le moi et l'objet du désir, se reflète à son paroxysme, dans l'emploi absolu du verbe. Il semble que l'étroitesse des rapports coïncide à la limite avec la fusion totale du moi et de l'objet (Freud GW 13:125, 14:423).

Le verbe transitif se dispense de déterminant chaque fois qu'il joue le rôle
d'un qualifiant.

(52.1) Donne-moi les tomes qui précèdent (Caput DV, PRECEDER)

On pourrait remplacer la subordonnée relative par l'adjectif precedents.

(52.2) Le froid pénètre (Caput DV, PENETRER)

Le syntagme verbo-nominal est une version predicative du syntagme nominal
un froid pénétrant. Ceci vaut également de

(52.3) Les apparences trompent (Caput DV, TROMPER)

équivalent à apparences trompeuses.

L'absence d'un adjectif dérivé du verbe n'enlève rien au caractère attributif
du verbe

(53.1) II aide toujours

'il est serviable'

(53.2) II ne pardonne jamais (Caput DV, PARDONNER)

'il est rancunier'.

Le verbe qui désigne la profession d'une personne se distingue par l'absence
de l'objet direct d'une activité concrète du sujet.

(54.a) II traduit

en tant que réponse à la question: "Qu'est-ce qu'il fait dans la vie?" s'oppose à

(54.b) II traduit "Puntilla" de Brecht

en tant que réponse à "Qu'est-ce qu'il traduit?".

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4.2 Nous sommes partis de verbes transitifs sans objet direct, où l'absence d'objet était due à l'extension de la sphère d'attraction du verbe, de son emploi "absolu". L'absence de l'objet peut avoir pour cause le phénomène inverse: le rétrécissement de la sphère sémantique où le verbe ne pourrait avoir pour objet qu'un nombre très limité d'expressions équivalentes.

(55.1) J'aime mieux quitter que de discuter (Littré, QUITTER, 9°).

Il ne peut y être question que du lieu de la conversation (animée).

(55.2) Allons, fouette, cocher (Caput DV, FOUETTER).

Il ne peut s'agir que de chevaux ou d'autres animaux susceptibles de tirer un
véhicule.

(55.3) Y amplifie

implique selon le contexte, le cadre (Fillmore, 1976), l'amplification du son ou de la lumière, ou, dans des circonstances très différentes, l'amplification de faits rapportés. Le verbe allumer figure sans objets directs quand on parle du feu ou de la lumière:

(55.4) A cinq heures, il faut allumer (Caput DV, ALLUMER).

Une précision s'impose en dehors de ces cadres; par exemple pour signifier
que quelqu'un allume des passions.

(55.5) La mère aux enfants qui veulent sortir pour jouer dans le parc
- Non, d'abord vous rangez (mai 1983, enseignante, 30 ans).

A la suite de leur récurrence régulière dans des cadres déterminés, les verbes finissent par incorporer les objets récurrents a, b, etc. et auront des acceptions spécifiques {allumer = 'allumer le feu', 'allumer la lampe'; appeler (23.21) 'appeler quelqu'un par téléphone'; ranger 'mettre en ordre'). Hors contexte

(56) II prête (à gage)

implique un prêt d'argent. Le verbe rapporter peut suggérer, dans l'absence
d'un objet direct, quatre cadres différents:

(57.1) Ça rapporte pas mal (= d'argent, en parlant d'une affaire, d'une entreprise).

(57.2) II rapporte pas mal (le gibier, en parlant d'un chien).

(57.3) II rapporte très bien (en parlant d'un juge).

(57.4) II fut accusé de rapporter (des informations confidentielles).

Le verbe faire sans complément d'objet a pris le sens 'déféquer et/ou uriner'
dans certains contextes (voir 39); il peut avoir d'autres acceptions (32.3);
il implique souvent une performance morale, intellectuelle:

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(57.5) II (= le chef d'orchestre Scherchen) a fait énormément pour les musiciens
(Jacques Mcrlet, dans une émission consacrée au chef d'orchestre allemand,
France Musique, 16 septembre 1983)

L'incorporation totale de l'objet transforme le verbe transitif en verbe intransitif. On serait tenté de considérer l'incorporation comme achevée, et le verbe comme in transitif dans le cas de (57.2) équivalent à 'c'est lucratif ou dans celui de (57.4) équivalent à être un 'rapporteur/indicateur/mouchard'. L'incorporation totale empêche d'expliciter le verbe; de le retransformer en


DIVL728

(58.1) Ils ont rompu

n'exige pas de précision; au contraire, toute extension serait sentie redondante
et lourde:

(58.2) Ils ont rompu leurs rapports sexuels / leurs liens maritaux
En ramenant

(59.1) un paon muait
à

(59.2) *un paon muait son plumage

on quitterait le domaine du français contemporain.

Le terme à'objet interne désigne dans une étude de Georges Gougenheim ([1964] 1970: 170-184) non pas l'objet incorporé par un verbe transitif, mais, au contraire, l'objet potentiel qu'un verbe intransitif est susceptible d'extérioriser sous la forme d'un syntagme nominal en fonction d'objet: vivre sa vie, dormir un bon somme, tournez cent tours. Cet objet extériorisé est partiellement ou entièrement redondant, déjà impliqué par le verbe, ce qui lui confère le statut d'une figure de pensée: celui de Sfigura etymologica, terme et concept maintenus dans nombreuses études de syntaxe (ainsi par Blinkenberg 1960: 145-146). Le chevauchement de verbes transitifs à objet incorporé et de verbes transitifs à objet potentiel (impliqué) a permis de ramener — à un niveau d'abstraction élevé — soit le verbe intransitif au verbe transitif, soit le verbe transitif au verbe intransitif.

4.3 II ne serait pas facile de trouver des indices infaillible de l'intégration totale de l'objet dans le verbe. Le passage de l'énoncé d'une langue à l'autre, au cours de la traduction, révèle souvent mieux l'identité sémantique et syntaxique du verbe que la paraphrase. Le hongrois se prête à de tels tests par l'opposition morphologique d'une conjugaison transitive, dite objective (tárgyas igeragozás) vs. une conjugaison intransitive, dite subjective (alanyi

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igeragozás)7. Cette opposition impose, en principe, au traducteur du texte français un choix binaire: un verbe sans objet du texte original apparaîtra soit comme transitif, soit comme intransitif; la différence se manifestera donc clairement au niveau de l'expression.

L'énoncé J'aime à syntaxe ambiguë (voir 16.3) sera rendu en tant que déclaration
d'une passion (51.1 -2) par

(60.1) Szeretek (conjugaison intransitive)

tandis que J'aime (5, 12.1-4,14.14,15,16.1-3) par

(60.2) Szeretem (conjugaison transitive).

Sont rendus par une forme verbale intransitive les verbes français transitifs sans complément, qui ne se réfèrent pas à un objet concret (voir exemples 44-54) ou qui impliquent l'objet (exemples 55-60). Sont rendus par une forme verbale transitive les verbes français transitifs sans complément qui se réfèrent à un objet concret (exemples 2, 6-24, etc.). La transformation interlinguistique fait donc apparaître la différence fondamentale des deux structures — opposition masquée par l'identité superficielle des deux.

Le caractère nominal du verbe français devient également apparent dès qu'il est rendu par un syntagme nominal (exemples 52-53). Ainsi l'énoncé Le froid pénètre (52.2) apparaîtra sous la forme de metszô hideg 'froid pénétrant' lit.: 'froid tranchant'; // ne pardonne jamais pourrait se transformer en haragtartô lit.: '[il est] garde-colère'.

D'autres transformations interlinguistiques viennent, toutefois, modifier, différencier ce tableau. Les verbes français, sur le point de perdre leur caractère transitif à la suite de l'incorporation de l'objet, seront souvent rendus par un syntagme verbal composé d'un verbe transitif et d'un objet direct.

Ainsi, le verbe hongrois correspondant à allumer ne peut se contenter d'une
spécification contextuelle. La phrase correspondant à (55.4) sera

(61) Ôt orakor mâr lâmpât kell gyûjtani
'A cinq heures il faut déjà allumer la lampe'.

On ne saurait mettre en évidence la passion aveugle d'amasser (47.1), sans
ajouter qu'il s'agit d'argent:

(62.1) Gyûjti a pénzt
'II amasse l'argent' (collectionne)

ou sans marquer le caractère aveugle de la passion, à l'aide d'un adverbe:



7: Voir Tompa (réd.) 1962, tome 1: 474^79, 482-485, 508-514; tome 2: 157-160. - Tesnière consacre un chapitre de sa Syntaxe structurale à l'analyse de la conjugaison objective (1976, p. 141-144).

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(62.2) Szenvedélyesen gyiijt
'II amasse (collectionne) passionnément'.

Ouvre] (voir 33) donnera:

(63) Nyiss ajtót!
'Ouvre [la] porte!'

L'objet devra compléter et spécifier le verbe qui, en français, exprime à lui
seul le prêt d'argent (voir 56):

(64.1) Pénzt kòlcsònòz
11 prête de l'argent'

à moins de se servir du substantif kôlcsôn désignant l'emprunt (d'argent).

(64.2) Kôlcsônt ad
'II donne un emprunt'.

Dans d'autres cas, on se servira, au contraire, d'un verbe intransitif où l'incorporation
de l'objet est déjà parfaitement accompli. Au verbe rapporter de
la phrase (57.2) correspondrait:

(65) Egész joljôvedelmez

où le verbe jôvedelmez signifie (à lui seul) 'rapporter de l'argent'. La dichotomie de la conjugaison transitive vs. intransitive n'empêche pas le hongrois de créer des catégories transitoires. Les verbes intransitifs peuvent "prendre" pour objet direct des pronoms indéfinis:

(66) Biztosan tudtak valamit
'Ils savaient sans doute quelque chose'.

où tudtak suit la conjugaison intransitive. Malgré la présence d'un objet direct, la conjugaison intransitive du verbe peut prêter un caractère non spécifique à l'objet en question et un caractère général au verbe qui le détache de tel ou tel objet concret:

(67.1) Nem szivesen kôcsônôz
'II n'aime pas prêter'.

(67.2) Nem szivesen kôlcsônôz kônyvet
'II n'aime pas prêter des livres'.

(67.3) Nem szivesen kôlcsônôzte a kônyvet
'II a prêté ce livre à contre-cœur'.

Le verbe suit dans les phrases (67.1) et (67.2) la conjugaison intransitive; dans
(67.3) la conjugaison transitive. Quand il s'agit d'un jeu d'échange:

(68.1) Cserélùnk!
'On échange!'

le verbe se conforme au mode intransitif. Par contre, quand le client qui s'est

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trompé de pointure, ramène au magasin une chemise, l'employé lui demandera
(s'il est de très bonne humeur):

(68.2) Kicserél/e/n!
'(Voulez-vous que) je l'échange?

et, cette fois, le verbe est conjugué selon le mode transitif.

Le passage du verbe de la conjugaison intransitive à la conjugaison transitive
peut mettre en évidence des différences très fines masquées en français par
l'identité du statut — transitif sans objet — de deux verbes consécutifs:

(69 a) II promet sans tenir

(69 b) Csak igér (intr.) de nem tart/û be (trans.)

Le premier verbe se réfère à un comportement habituel d'une personne encline à faire des promesses irréfléchies; tandis que le deuxième verbe renvoie aux promesses faites par cette personne donc à un objet concret. L'opposition des deux conjugaisons permet de distinguer des nuances importantes:

(70 a) Látsz (intr.) innen?
Tu vois d'ici?'

(70 b) Làtod (ti.) innen?
Tu [le] vois d'ici [= un objet concret]?'

(71a) Irtál (intr.) neki?
Tu lui as écrit?'

(71b) Megirtad (tr.) neki?
Tu lui [I'] as écrit (= telle et telle chose déterminée)?'

Les transformations interlinguistiques permettent de faire apparaître l'opposition entre des verbes transitifs à objet concret latent, et des verbes intransitifs à objet diffus; elles attirent l'attention sur des cas d'incorporation d'objet et peuvent indiquer le caractère nominal du verbe transitif. Elles nous aident rarement à tracer une ligne de démarcation nette entre verbe transitif à objet diffus et verbe intransitifB.



8: L'image simplifiée de l'usage des deux conjugaisons en hongrois risque de créer l'illusion qu'il suffirait chaque fois de traduire un texte français en hongrois pour se rendre compte du statut réel des verbes transitifs du français. Or, l'emploi des deux conjugaisons n'obéit pas exclusivement à la loi générale de la détermination de l'objet. Certaines particularités de l'usage sont immotivées par rapport à cette règle générale. (72 a) Szeretsz (intr.) engem? Tu m'aimes?' (72 b) Szereted (trans.) ôt? Tu l'aimes?' Il faut compter également avec les différences d'ordre lexical et stylistique. Le traducteur hésiterait à rendre: (73 a) C'était un homme d'infiniment d'esprit qui savait extraordinairement (Saint-Simon, Mémoires, tome 66, p. 104, cité par Littré). par: (73 b) nagyon tudott, litt.: '... [il] savait extrêmement' à cause du caractère trop familier de la forme intransitive de ce verbe.

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4.4 Cette incertitude s'explique par l'ambiguïté du statut des verbes transitifs sans objet qui représentent un état transitoire. En effet, pour qu'un verbe transitif puisse se transformer en verbe intransitif, il doit passer par un stade où la contradiction est la règle. Ceci est aussi vrai des verbes à objets diffus que des verbes qui sont en train d'incorporer l'objet.

(74) On a trop peu de temps pour expliquer (Littré, EXPLIQUER).

On serait, au premier abord, tenté (a) d'interpréter expliquer comme un verbe transitif ayant pour objet potentiel des expressions telles que "toute cette histoire"/"tout ce qui s'est passé" etc.; mais on pourrait également se contenter (b) d'assigner au verbe le sens de 's'expliquer'.

(75) II faut se bien comporter et laisser dire (Molière, Femmes savantes, acte 11,
scène 6).

Cette fois encore, on peut (a) compléter le verbe transitif par '... tout ce qu'ils
voudront' (ou d'autres expressions synonymes); mais on pourrait aussi bien se
contenter (b) de voir en dire un verbe intransitif, synonyme de 'jaser', 'ragoter'.

(76) C'est pas pour dire, mais le coup est réussi (Robert, DIRE 11, 1)

peut être conçu (a) comme un verbe transitif dont l'objet pourrait être une proposition subordonnée dans le genre de "que nous sommes des as" (ou toute autre proposition analogue); il pourrait en même temps (b) paraphraser à l'aide d'un verbe intransitif un verbe réfléchi en l'occurrence: 'c'est pas pour me vanter', préconisant une nouvelle acception de dire intr. 'se vanter'.

Ces verbes sont bivalents, ils ont pour structure logique sous-jacente (a)
une fonction propositionnelle à deux variables:

f (Sujet, Objet)

et (b) une fonction à une seule variable:

f (Sujet)

Ou dans les cadres de la syntaxe de Tesnière: ce sont des verbes à deux actants
et à la fois à un seul actant; donc monovalents et divalents (1976, p. 238-243).

La case vide auprès du verbe se fait remarquer, selon l'expression de
Sigismond Telegdi, par une pétition inassouvie ainsi créée (1977, p. 151).
La pétition vers un objet sera assouvie et le verbe saturé (Damourette et Pichón



8: L'image simplifiée de l'usage des deux conjugaisons en hongrois risque de créer l'illusion qu'il suffirait chaque fois de traduire un texte français en hongrois pour se rendre compte du statut réel des verbes transitifs du français. Or, l'emploi des deux conjugaisons n'obéit pas exclusivement à la loi générale de la détermination de l'objet. Certaines particularités de l'usage sont immotivées par rapport à cette règle générale. (72 a) Szeretsz (intr.) engem? Tu m'aimes?' (72 b) Szereted (trans.) ôt? Tu l'aimes?' Il faut compter également avec les différences d'ordre lexical et stylistique. Le traducteur hésiterait à rendre: (73 a) C'était un homme d'infiniment d'esprit qui savait extraordinairement (Saint-Simon, Mémoires, tome 66, p. 104, cité par Littré). par: (73 b) nagyon tudott, litt.: '... [il] savait extrêmement' à cause du caractère trop familier de la forme intransitive de ce verbe.

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1911-1940, complément p. 14) à mesure que le vide est progressivement comblé,
soit par l'incorporation de l'objet par le verbe, soit par une généralisation de
l'objet aboutissant à son effacement.

4.5 La nominalisation du verbe peut être conçue comme un effacement; le substantif dérivé d'un verbe transitif se dispense de l'objet, sans créer de vide autour de soi (préférer -»¦ préférence, admirer ->¦ admiration). Une telle "retraite" nominale n'est accordée toutefois qu'à certains verbes transitifs. Ainsi, le verbe trouver n'a aucune possibilité de se métamorphoser en substantif, bien qu'il en ait eu dans le passé:

(77.1) il ne se fait point aboyer au trouver comme fait le sanglier (Gast. Feb. Chasse,
Maz. 3717 f° 18 b, cité pai Godefroy).

Quoiqu'il puisse se dispenser de l'appui d'un objet, le substantif déverbal peut
s'assurer une plus grande précision à l'aide d'un objet indirect (ayant la valeur
d'un objet direct):

(77.2) après treuve de sa brebie (Gui de Cambray, Barlaam, p. 67,V. 34 éd. Meyer).

L'infinitif forme la transition entre le verbe transitif sans objet et le substantif déverbal. Malgré son statut nominal, il peut s'adjoindre un objet direct, mais il semble avoir une plus grande indépendance vis-à-vis de l'objet. Le verbe transitif conjugué est refusé à l'unanimité (voir aussi note 5):

(78.1a) II faut prévoir pour (pouvoir) éluder.

(78.1 b) *I1 faut prévoir, afin qu'on élude.

(78.2 a) *Ainsi, on agrémente.

(78.2 b) C'est pour agrémenter.

(78.3 a) *C'est merveilleux en théorie, mais comment tu appliques?

(78.3 b) C'est merveilleux en théorie, mais comment appliquer?

4.6 L'effacement du complément d'objet est à l'origine une manipulation expressive d'une structure grammaticale. Dans les cadres d'un modèle d'encodage double (Fónagy, 1971a), une telle manipulation serait attribuée au Transformateur qui a pour tâche de concrétiser la phrase engendrée par la Grammaire, et qui, à cette occasion, ne manque pas d'ajouter des messages supplémentaires au message primaire. Grâce à un mécanisme d'accouplement réactif (feedback), la Grammaire réagit activement aux transformations récurrentes et les incorporent à son propre système, ce qui lui permet de les engendrer directement. A partir de ce moment-là, les transformations stylistiques sont "grammaticalisées".

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Ce modèle simplifie, peut-être indûment, la réalité. Tout d'abord, la Grammaire,
le Code linguistique est l'intégration de nombreux sous-codes (Jakobson
[1967] 1971 SW 2:667).

Différents groupes de sujets réagissent différemment à la suppression de l'objet nominal ou pronominal: celle-ci peut faire partie de la grammaire des jeunes et être considérée comme une faute ou un maniérisme par d'autres groupes de locuteurs (voir chap. 3.13). Pour cette raison, et pour d'autres, pendant une période plus ou moins longue, la suppression, bien qu'intégrée à la grammaire, ne cesse pas d'être sentie comme une transformation stylistique; c'est-à-dire, d'être interprétée par rapport à une autre structure, plus traditionnelle, plus "grammaticale", considérée comme point de repère.

Pourtant, ce ne sont pas les effacements ponctuels, les silences anaphoriques du type Yadoreu, Je connaisu (chap. 1.1, 1.3, 2.1-2.5, 3.1-3.13) qui posent de problèmes majeurs. La présence latente mais constante de l'objet direct (voire de la proposition d'objet) ne laisse subsister aucun doute au sujet de leur statut, de leur valence: ce sont des verbes transitifs "divalents"; l'absence de l'objet implique donc chaque fois un acte (un mouvement) syntaxique.

Ce sont la neutralisation et l'incorporation de l'objet, c'est-à-dire l'emploi "absolu" du verbe, qui mettent à dure épreuve les auteurs des dictionnaires. Le dictionnaire de l'Académie (1822) considère rompre comme un verbe actif (transitif) sous toutes ses formes, et se contente de signaler un cas d'emploi absolu9. Le Robert assigne, par contre, deux valences àce verbe, et le considère comme intransitif dans l'acception 'renoncer soudain à des relations d'amitié' ou 'à une habitude'. De même, Robert distingue le verbe in transitif prier s'adresser Dieu' (qu'il met en première place) de la forme (valence) transitive prier 'demander par grâce, avec humilité ou déférence'. Le dictionnaire de l'Académie se contente de mentionner qu'on dit "quelquefois absolument, Prier, forme pourtant courante depuis le XIIIe siècle.

Par contre, la valence intransitive n'est pas accordée par le Robert à perdre dont l'emploi absolu a été marqué par le dictionnaire de l'Académielo; ni à gagner, malgré divers emplois absolus signalés par le dictionnaire de l'Académie, par Littré et par le Robertll; ni pour ouvrir en dépit des formes sans objets directs, récurrentes certaines depuis le XVIIe siècle et d'autres depuis le XIIIe (chap. 3.8).



9: "s'emploie absolument dans le sens de Renoncer à l'amitié, aux liaisons qu'on avait avec quelqu'un".

10: "s'emploie quelquefois absolument, et signifie, Ne pas obtenir la gain, le profit, l'avantage qu'on espérait".

11: "Absolt. L'emporter sur l'adversaire ... Dépasser, devancer" (Robert GAGNER III).

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Ces hésitations et réticences s'expliquent par le chevauchement inévitable de la signification occasionnelle et usuelle au cours du changement, mis en évidence par Hermann Paul ([lBB6] 1920 : chap. 4). Les auteurs qui refusent d'admettre la valence intransitive de perdre, gagner, ouvrir, considèrent les cas où ces verbes apparaissent dépourvus d'objet comme occasionnels, comme des emploies dérivés par transformation (d'effacement d'un verbe transitif divalent).

Il n'est pas difficile de défendre le point de vue opposé et d'attribuer à ces verbes deux valences; intransitifs dans certains contextes, ces verbes gardent leur valence transitive dans tout autre contexte. Au-delà de leur signification qu'ils ont en tant que verbes transitifs, on peut leur en assigner une autre qui correspond au sens qu'ils prennent quand ils figurent sans objet direct. Cette signification exclut l'adjonction d'un complément d'objet. Ainsi, gagner peut avoir, dans le cadre (a) de compétitions (surtout: sportive, mais aussi scolaire, professionnelle) l'acception 'être vainqueur', 'obtenir un prix'; (b) dans le cadre de jeux de cartes ou autre jeu de société 'être celui qui selon les règles du jeu l'emporte sur ses partenaires (censés lui payer une certaine somme, si tel était l'accord)'; ou (c) dans le cadre d'autres jeux de hasard du type loterie ou tiercé 'être celui qui a correctement pronostiqué les (numéros, chevaux, hommes) gagnants'. Le verbe perdre est, dans ces cas, l'antonyme de gagner; on obtient donc ses significations par une transformation négative des définitions précédentes. Aucune de ces formulations, positives ou négatives, ne tolérerait l'adjonction d'un objet direct. C'est également vrai de la définition qui sous-tend le verbe ouvrir dans des énoncés tels que Les magasins n 'ouvrent pas les jours de fête: 'être disponible au public'.

Quoi qu'il en soit, l'emploi "absolu" du verbe transitif finit par produire une valence intransitive permanente qui peut se substituer à la valence transitive (comme c'est le cas de muer, exemple 59), mais qui, généralement, s'associe àla valence transitive (faire: 39,57; rapporter: 57.1-4; rompre, prier, etc.).

La perte de l'objet s'associe souvent au réfléchissement du verbe qui prend
une signification rapellant la voix moyenne du grec ou des langues indoiraniennes:

(79.1) La dent a percé ce matin (Littré, PERCER, 10°)

(79.2) Viens, nous prendrons par les tilleuls (Littré, PRENDRE §36)

(79.3) Cet homme présente bien (Robert, "emploi critiqué").

Au cours de son histoire, un verbe peut changer sa valence à plusieurs reprises; gagner, intransitif à l'origine (le francique *waidanjan 'se procurer de la nourriture' incorporait l'objet), est devenu transitif très tôt en ancien français, pour reprendre Pintransitivité dans certains contextes.

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S'il est vrai que la suppression de l'objet direct avec maintien de la référence du type J'admireu Je connaisn est propre au français contemporain, il n'en est pas moins vrai que l'effacement de l'objet des verbes transitifs est un procédé universel. Ainsi, Karl Brugmann le signale pour les anciennes langues indo-européennesl2.

Ivan Fónagy

CNRS Paris

Résumé

La suppression du complément d'objet de certains verbes transitifs tels que aimer, adorer, connaître (6-12, 13-17) est en train de devenir un trait caractéristique de la syntaxe du français parlé contemporain. L'effacement s'étend progressivement sur un grand nombre de verbes transitifs (18-23), et tend à devenir un procédé qui peut s'appliquer à tous les verbes transitifs susceptibles de figurer dans une conversation familière à condition que l'effacement de l'objet direct ne crée pas des énoncés ambigus. Les actes de langage interrogatifs et jussifs favorisent la suppression du complément d'objet (6.2-3, 6.5-8, 7.2, 8.2, 10.2, 10.4, 13.2, 14.3, 16.1, 20.4, 23.1, 23.3, 23.5, 23.6, 23.11-15, 23.1921, 24, 25, 32-36). On peut voir dans d'autres cas, une tendance à l'isomorphisme entre l'acte syntaxique de la suppression et le contenu de l'énoncé (28-34, 37-38).

Ces effacements du complément d'objet sont limités à la conversation familière et leur fréquence croît en sens inverse avec l'âge des locuteurs. Par la présence latente, mais vive et par le caractère concret, précis, ponctuel du complément d'objet ou de la proposition d'objet effacés ils se distinguent de l'emploi "absolu" du verbe transitif, c'est-à-dire de l'absence de l'objet due soit à l'extension du verbe transitif à tous les objets appartenant à la sphère sémantique du verbe (44-54); soit à l'incorporation de l'objet au verbe (55-59). Les effacements par extension ou implication ne sont pas limités à tel ou tel genre verbal. Ils sont à la base de la transformation partielle ou, plus rarement, totale de verbes transitifs en verbes in transitifs. Une "transformation interlinguistique" - la traduction des phrases françaises dans une langue qui, comme le hongrois, distingue au niveau morphologique la transitivité de l'intransitivité -, fait apparaître la divergence entre les deux types d'effacement que connaît le français contemporain.

Pendant la transition, ces verbes restent ambivalents: ils peuvent être ramenés à une
fonction à deux variables: f (S, O) aussi bien qu'à une fonction à une seule variable: f (S)l3.



12: Verbindung von Verba mit Akk. war nicht notwendig, das Objekt konnte auch, wenn es ausserhalb des Blickfelds des Sprechenden lag, auch fehlen (1904, p. 492).

13: J'ai pris connaissance trop tard de l'article d'Alain Lemaréchal (1983) pour l'intégrer à cette analyse.

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