Revue Romane, Bind 18 (1983) 2

Alf Lombard et Constantin Gâdei: Dictionnaire morhologique de la langue roumaine, Skrifter utgivna av Vetenskapssocieteten i Lund, CWK Gleerup, Lund, et Editura Academiei Republicii Socialiste Romania, Bucuresti, 1981, un volume de IX + 70 + 104 + 232 pages.

Carl Vikner

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Le roumain peut se vanter de posséder une flore morphologique abondante. C'est donc rendre un grand service aux roumanisants que de publier un dictionnaire morphologique qui "se propose de donner, pour la première fois, un classement systématique de toute la morphologie roumaine et de faire connaître en entier la flexion de tout mot qui en possède une" (p. IX). Cet ouvrage est le résultat de la collaboration d'un linguiste roumain et du romaniste suédois, A. Lombard, connu entre autres pour son monumental Verbe roumain de 1954, étude exceptionnellement fouillée de la morphologie verbale roumaine, surtout du point de vue de l'évolution historique et de la variation dialectale.

Le dictionnaire morphologique de Lombard et Gâdei comporte trois parties. La première explique comment les informations sont organisées et codées dans les deux autres. La deuxième dresse une liste de paradigmes flexionnels pour les substantifs (malheureusement, le dictionnaire ne tient pas compte des noms propres), les adjectifs, les pronoms et les verbes. La troisième partie consiste essentiellement en une liste alphabétique des mots. Dans cette liste, chaque mot est muni d'une référence à un ou plusieurs paradigmes de la deuxième partie.

Pour les substantifs, les paradigmes donnent les formes du nominatif-accusatif et du génitif-datif du singulier et du pluriel. Ces quatre formes sont indiquées aussi bien sans article qu'avec l'article final. A quoi s'ajoute, le cas échéant, le vocatif du singulier. Donc, au total huit ou neuf formes. Pour les verbes sont indiquées les quatorze formes suivantes: l'infinitif, les six formes du présent de l'indicatif, la 3e personne du subjonctif, la 2e personne du singulier de l'impératif, la lre personne du singulier de l'imparfait, la lre et la 3e personne du singulier du parfait simple, le gérondif et le participe. A cet égard, le dictionnaire de Lombard et Gâdei est donc très supérieur aux autres ouvrages de référence comme Dicfionarul explicativ al limbii romane (1975), qui, pour les verbes, ne donne que l'infinitif et la lre personne du singulier du présent, ou Dicfionarul ortografie, ortoepie $i morfologie al limbii romane (1982), qui,bien que plus informatif au point de vue morphologie que le précédent, présente néanmoins de nombreuses lacunes et ne nous renseigne pas, par exemple, sur le fait que invafa fait învefi àla2e personne du singulier du présent, tandis que agata fait agâfi et înâlta inalti.

La liste alphabétique compte environ 30000 mots, mais la "couverture" réelle du dictionnaireest augmentée du fait que les auteurs ont exclu de cette liste un certain nombre de mots dont la flexion peut être déterminée à partir de leur forme canonique. D'une part, certains éléments initiaux ne changent pas la flexion du mot auquel il s'ajoutent: hidroaviónse décline comme avion. Profitant de cette particularité, les auteurs ont éliminé du dictionnaire des mots comme macromolecula, nestabil, subscrie, etc. D'autre part, certains éléments finals peuvent servir à nous faire connaître la flexion du mot qu'ils terminent. Une liste comportant une bonne soixantaine de ces éléments finals précède la liste alphabétiquedes mots (111 3-6). Cette liste nous apprend, par exemple, que si un substantif finissantpar -am ne figure pas dans le dictionnaire, il se décline selon le paradigme 1 des substantifsneutres. Ces deux procédés éliminatoires assurent certainement à l'ouvrage une économieconsidérable, mais ils présentent en même temps des inconvénients. Ainsi, si l'on cherchela conjugaison du verbe conta, on commence par constater son absence de la liste alphabétique.A ce stade-là, il faut savoir que c'est le moment de passer à la liste des éléments finals. Dans cette liste, on trouve le renseignement cherché, non pas à l'entrée -ta, car elle

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n'existe pas, mais à l'entrée -nîa\ Cela exige de la patience et une certaine pratique. D'ailleurs,cela peut paraître imprudent que les auteurs assignent une signification à l'absence d'un élément, quand on pense qu'il est si facile de faire des omissions par mégarde. C'est ce qui est arrivé sans doute pour le verbe refuza, quif ne figurant pas dans la liste alphabétique,est classé, grâce à la terminaison -za, dans la conjugaison 201, qui lui attribue le présent erroné *refuzez au lieu de refuz. Enfin, quand on inclut, dans la liste des éléments finals, des items tels que et -ère ou -ifâ et -ifa, le résultat en est que le dictionnaire ne renseigne pas sur l'accentuation des mots en -ere ou -ifà.

Il y a encore un détail dans l'organisation de l'ouvrage qui contribue à en rendre l'utilisation quelque peu laborieuse: les paradigmes flexionnels sont notés d'une manière assez compacte. Un système de numérotation permet de n'indiquer une même forme qu'une seule fois dans chaque paradigme. Et en outre, toutes les formes de base ne sont pas données dans chaque paradigme: dans la plupart des cas l'utilisateur doit reconstruire lui-même les formes nécessaires sur un paradigme type. Par exemple, au verbe toárce (paradigme 654), on trouve les formes suivantes: 1 6 tore, 2 tòrci, 1 toárca. Pour obtenir la forme 3, l'usager doit remonter au paradigme 622, où il trouvera: múlge: 1 6 mulg, 2 múlgi, 3 8 múlge, etc. et à partir de là il est censé déduire que la forme qu'il cherche est toárce. Pour l'usager averti, cela est évident, mais pour l'étudiant qui tâtonne encore dans les alternances vocaliques, le résultat de ce travail de reconstruction n'est rien moins que sûr. A mon avis, il aurait fallu indiquer en entier les quatorze formes de base dans chaque paradigme et chaque fois dans le même ordre. Il est vrai qu'on a réalisé une économie d'une dizaine de pages, peut-être plus, mais c'est une économie que l'utilisateur paie cher.

On peut regretter également que l'ouvrage ne prenne en considération que les travaux morphologiques qui s'inspirent plus ou moins directement du Verbe roumain de Lombard, cf. la notice bibliographique des pages I 37-38. Nulle trace des études de phonologie generative, ni même de l'ouvrage remarquable de A. Juilland et P. M. H. Edwards, The Rumanian Verb System (La Haye, 1971). L'exploitation des analyses proposées dans ces derniers travaux aurait sans doute permis une meilleure organisation du système des alternances consonantiques et vocaliques ainsi que de celui des paradigmes flexionnels. Ces deux systèmes donnent en effet chez Lombard et Gâdei l'impression d'une profusion excessive: on compte 61 types d'alternances (I 44-53) et 869 flexions différentes (I 68). Ce foisonnement de flexions est dû notamment au fait que les auteurs ne distinguent pas les alternances qui sont tout à fait générales de celles qui sont spécifiques à certains verbes ou certains groupes de verbes. Tout étant mis sur le même pied, les grandes lignes se perdent dans le fouillis des détails.

Je tiens à souligner cependant que, malgré les critiques qu'on peut lui adresser, l'ouvrage
de Lombard et Gâdei constitue sans conteste un exploit admirable. C'est un outil
désormais indispensable pour l'étude du roumain.

Copenhague