Revue Romane, Bind 8 (1973) 1-2

Fausses règles, règles douteuses

PAR

MAURICE GREVISSE

C'est une vérité élémentaire et même un peu simpliste: la bonne pratique d'une langue suppose le respect des règles qui gouvernent son vocabulaire, sa morphologie, sa syntaxe, c'est-à-dire sa lexicologie et sa grammaire en général. Depuis je ne sais combien de siècles qu'il y a des grammairiens - et qui pensent ... - des codes se sont élaborés pour le bon usage de la langue française, et le docte Jean Nicot, avec son Thresor de la Langue francoyse, tant ancienne que moderne (1606), a donné, après les divers donats du moyen âge et après le Dictionaire francoislatin de Robert Estienne (1540), le branle à une remarquable série d'études grammaticales et lexicologiques. Celles de Vaugelas, dont les Remarques sur la langue françoise (1647) ont exercé sur la littérature du XVIIe siècle une profonde et large influence, sont restées célèbres.

Mais les règles de nos braves grammairiens d'autrefois et de tous leurs émules de l'époque moderne ou contemporaine, que sont-elles, en somme, sinon des espèces de garde-fous, disons plutôt des digues? Car la langue, surtout la langue parlée, qu'est-elle qu'un flux perpétuel, une marée de mots et de phrases, toujours mouvante, toujours recommencée, itus ac reditus de nos pensées et de nos sentiments? Or une des caractéristiques des digues est leur relative fragilité : si la mer est agitée, elles se lézardent parfois et finissent par se rompre.

Ainsi les digues que nos lexicographes et nos grammairiens, dûment munis des équerres, des compas et des niveaux de la logique, ont si soigneusement élevées, ne sont pas toujours sans fissures, et certaines belles «règles», pourtant bien bâties au cordeau, résistent d'aventure assez mal à l'énorme et incessante poussée de l'usage: c'est que, surtout à notre époque où se développe, principalement dans le domaine de la technique, un extraordinaire foisonnement de termes nouveaux, anglais pour un grand nombre, la langue française se trouve travaillée par des remous comme elle n'en a peut-être jamais subi.

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D'ailleurs les règles, en linguistique aussi, comme dans tous les domaines où il s'agit de conduire et de diriger l'esprit et le cœur, n'ont pas toujours une valeur absolue. Il y a des exceptions qui, si l'on s'en rapporte à l'adage, les confirment. Et parfois des erreurs. Ferdinand Brunot l'a dit pertinemment: «Malgré les découvertes de la linguistique moderne, le concept fondamental n'a pas changé. L'idée que la langue est fixée reste debout, dans sa fausseté séculaire. Et par là s'explique cette étroitesse de doctrine qui fait condamner pêle-mêle les déformations corruptrices et les nouveautés heureuses. Partout des barricades de toile d'araignée ferment les avenues où l'usage s'avance, souverain et irrésistible. Au lieu d'une loi de vie, d'un code souple, adapté, à jour, on réimprime une ordonnance de police, toute pleine de prohibitions, de restrictions, de chicanes, sur laquelle veillent quelques commissaires de bonne volonté, qui croient sauver la «tradition nationale»l.

Le même Brunot souhaitait qu'on nous donnât hardiment un Manuel des fausses règles. Ce que je voudrais présenter ici - avec tous mes bons compliments au cher Monsieur Hoybye - ce n'est certes pas l'ébauche d'un tel manuel, mais simplement et modestement quelques observations sommaires touchant certaines particularités de vocabulaire ou de syntaxe. Elles feront voir soit que telle règle est si peu absolue, si élastique qu'elle n'en est plus guère une, soit qu'elle ne trouve, dans le champ de l'usage réel, aucun fondement solide, soit encore qu'elle heurte le gros bon sens linguistique.

Prenons, dans le Dictionnaire de l'Académie, le mot melliflue; il y est donné comme «adjectif des deux genres», avec l'exemple Langage melliflue. - Très curieux, ce melliflue, avec son e féminin! Puisque, pour Fétymologie, il faut remonter au latin mellifluus, on ne voit vraiment pas pourquoi ce masculin latin n'aurait pas pour correspondant français melliflu, tout comme le masculin latin superfiuus a pour correspondant français superflu. Bescherelle, La Châtre, Poitevin, le Larousse du XXe siècle ont parfaitement raison, qui donnent melliflu, -ue, avec l'exemple Discours melliflus.

Oserai-je le dire? l'Académie, et Littré, et le Dictionnaire général de Hatzfeld-Darmesteter-Thomas, et le Grand Larousse encyclopédique, et le Dictionnaire étymologique de Bloch-Wartburg, et le Robert (le grand et le petit), et le Dictionnaire des difficultés de la langue française d'Adolphe



1: F. Brunot, La Pensée et la Langue, 3e édit., 1936, pp. IX-X.

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V. Thomas, et le Dictionnaire des difficultés grammaticales et lexicologiquesde J. Hanse, et le Nouveau Dictionnaire des difficultés du français de J.-P. Colin ont pris, en tenant melliflue pour un adjectif des deux genres, une position bien curieuse. Et moi aussi (mais je m'en repens .. . ), dans mon Code de Vorthographe française (1948).

Il y aurait, en matière de vocabulaire, pas mal d'autres cas où la règle
traditionnelle, entendons celle des définitions officielles, prêterait à discussion.
Considérons seulement celui de mappemonde.

Qu'est-ce qu'une mappemonde? Strictement parlant, c'est une «carte représentant toutes les parties du globe terrestre divisé en deux hémisphèresenfermés chacun dans un grand cercle » : définition de l'Académie, très juste sans doute, puisqu'une mappemonde, c'est, étymologiquement, une mappa mundi (latin médiéval), c'est-à-dire une nappe, un plan du monde, donc une carte planel. C'est cette dernière caractéristique que l'Académie a soulignée dans un communiqué du 18 février 1965. Mais en face de la règle stricte, en face de l'Académie, il y a l'usage, maître souverain de la langue, ne l'oublions pas. Or, négligeant la valeur essentiellede mappa et l'idée de planéité qu'elle comporte, il prend courammentmappemonde au sens de «globe terrestre». Le glissement est-il vraiment damnable? Les puristes n'en doutent pas; pour eux, il l'est! Pourtant d'excellents auteurs, même habillés de vert, ne se sont pas fait faute d'employer hardiment mappemonde au sens prétendument abusif de «globe terrestre» ou, figurément, de «grosse boule». Voici Michelet, dans une description de soleil couchant: «Son énorme mappemonde, souvent rayée durement de raies noires et de raies rouges, s'abîmait, sans s'arrêter à faire au ciel les fantaisies, les paysages de lumière, qui souvent ailleurs égayent la vue » (La Mer, 1, ii) ; - et Bernanos : « L'universdu psychologue curieux ressemble à l'univers moral comme une mappemonde couverte de signes et de chiffres ressemble au globe frémissantqui vole à travers l'espace vide et noir, vers la constellation du Centaure» (Le Crépuscule des vieux, p. 34); - et le puriste Robert Kemp: « C'est comme si Hector Servadac et Ben Zouf, son ordonnance, enlevés par une comète, regardaient de loin leur planète, de nouveau, comme une mappemonde illuminée» (dans les Nouvelles littér., 9 oct. 1958); - et André Billy: «A ses pieds [d'un philosophe qui médite] s'arrondit une



2: Cf. «carte géographique»: italien mappa; espagnol mapa; allemand Mappe; anglais map.

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mappemonde'» (dans le Figaro, 16 juin 1965); - et André Malraux, parlantdu général de Gaulle: «Quand il avait quitté le bureau présidentiel à l'énorme mappemonde, il ne parlait plus de choses sérieuses» {Les Chênes qu'on abat .. „p. 92); -et Maurice Genevoix, notant, à propos de bêtes puissantes: «Elles tournaient, dociles et calmes, sous la main qui leur claquait la croupe, mappemonde de chair rebondie» (Jeux de glaces, p. 23).

Tous ces auteurs écriraient mal le français? Non, non, certes, et la mise en garde de l'Académie n'est qu'un coup d'épée (d'académicien) dans l'eau (de l'usage) ; et en dénonçant comme abusif l'emploi de mappemonde au sens de «globe terrestre» ou de «grosse boule», Robert et aussi J.-P. Colin, dans son Nouveau Dictionnaire des difficultés du français, ont établi une fausse règle, démentie par l'usage réel de notre temps.

Passons sur le terrain des particularités grammaticales. C'est une règle traditionnelle et logique à coup sûr : l'article le, devant le superlatif relatif, reste invariable quand la comparaison est établie entre les différents degrés d'une qualité, quand un être ou un objet, considérés dans des lieux ou des moments distincts d'un même état, se trouvent comparés avec eux-mêmes ou quand le superlatif indique un degré plus haut, ou plus bas, ou meilleur que le niveau normal : C'est à Ispahan que les roses sont le plus belles. C'est en automne que les roses sont le plus exquises. «Cette scène est une de celles qui furent le plus applaudies» (Littré). - Mais on emploie le, la, les (pronoms selon H. Yvon3), en accord avec le nom, si la comparaison est faite avec des êtres ou des objets différents : Ce sont les roses d'lspahan qui sont les plus belles. Ce sont les roses d'automne qui sont les plus exquises. On le sent bien: il ya, dans le courrier du cœur, une utile nuance entre «De ces deux sœurs, la cadette est celle qui est le plus aimée » (Acad.) et «... la cadette est celle qui est la plus aimée » (ïd.).

La règle traditionnelle (qui n'est d'application que dans les phrases
prédicatives4), avec la distinction qu'elle comporte, serait bonne à observersans
doute, pour une analyse très nette et fine de la pensée, mais



3: Le Français moderne, oct. 1949, janv. 1950, oct. 1950, oct. 1957.

4: Diese Unterscheidung zwischen der Steigerung des Grades einer Eigenschaft an derselben Person oder Sache un der infolge eines Vergleiches entstehenden Steigerung ist nur in pradikativer Stellung môglich. In attributiver oder appositioneller Stellung fallen die beiden Formen der Steigerung zusammen. (E. Gamillscheg, Hist. franzosische Syntax, p. 55).

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il y a, dans l'usage, par l'effet d'une certaine loi du moindre effort, une forte tendance à employer le, la, les, en accord avec le nom, même quand un être ou un objet est comparé avec lui-même ou quand le superlatif indique un niveau plus haut, ou plus bas, ou meilleur que la normale. Et cela n'est pas récent: «II [Jésus-Christ] est venu surprendre la reine dans le temps que nous la croyions la plus saine, dans le temps qu'elle se trouvait la plus heureuse» (Bossuet, Marie-Thérèse d'Autr.); - «Vous me retrouverez tout entière comme dans le temps où vous avez été la plus persuadée de mon amitié» (Sévigné, 3 août 1688).

Sneyders de Vogels affirme que «cette construction est encore populaire aujourd'hui». Populaire, bien sûr. Mais c'est bien plutôt «assez courante, même dans l'usage littéraire» qu'il faudrait dire; aux sept exemples cités dans le Bon Usage, j'ajouterais bien ceux-ci: «D'abord le départ a lieu souvent dans le moment où l'indifférence - réelle ou crue - est la plus grande » (M. Proust, Albertine disparue, 1.1, p. 17) ;-« L'époque 1860-1900 (...) fut ainsi, au point de vue psychique, celle où l'on observa le moins et où l'expérience intérieure fut la plus misérable» (L. Daudet, Le Stupide XIXe Siècle, p. 246); - «Mais c'est au moment où les Encyclopédistes étaient les plus accablés qu'ils ont reçu l'aide la plus courageuse» (E. Herriot, Les Pages immortelles de Diderot, p. 25); - « Nous promettrons la justice, et nous commencerons par la rétablir là où l'injustice est la plus abjecte» (G. Bernanos, Lettre aux Anglais, p. 160) ;-« C'est en hiver que ces jardins sont les plus beaux » (E. Henriot, Rencontres en Ile-de-France, p. 67); - «Mais la «Clinique du langage» montrera sans doute les points où la citadelle est la plus battue en brèche » (A. Thérive, Clinique du langage, p. 9); - «A la Saint-Jean, les premiers fruitiers sont fleuris. C'est le moment où notre vallée est la plus belle » (A. Chamson, Adeline Vénician, p. 106); - «C'est lorsque la demande des lance-pierres était la plus grande, que l'élastique carré, les fourches parfaites (...) leur sortaient de toutes les poches » (J. Chabrol, La Gueuse, p. 109).

Peut-on alors tenir pour lettre morte la règle traditionnelle ? N'allons pas jusque-là, n'ébranlons pas les colonnes du temple. «Ordinairement, dit Nyrop6, on distingue soigneusement les deux constructions. Les rois qui sont les plus respectés (qui sont les plus respectés d'entre les rois). Dans les temps où les rois sont le plus respectés (au moment où ils sont



3: Syntaxe histor. du français, 2e édit., 1927, p. 15.

6: Gramm. histor., t. V, § 81, 5°

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l'objet du plus grand respect). » Constatons cependant que la règle traditionnelleest
très élastique. Suivons-la, mais ne jetons pas les hauts cris
quand des écrivains du premier rayon y font quelques entorses.

Concluons : la syntaxe, disons plus généralement la manœuvre du langage, est, pour reprendre la pensée de Valéry, une faculté de l'âme. Et cette faculté est éminemment ondoyante et diverse. Les fabricateurs de règles devraient s'en aviser, dont les prescriptions n'admettent bien souvent pour autorité qu'un certain esprit de géométrie, au lieu de considérer les valeurs vives et profondes de la pensée. Valéry a dit là-dessus des choses très pertinentes : « La syntaxe est un système d'habitudes à prendre qu'il est bon de raviver quelquefois et de rajuster en pleine conscience. En ces matières, comme en toutes, il faut se soumettre aux règles du jeu, mais les prendre pour ce qu'elles sont, ne point y attacher une autorité excessive. Ne point tirer vanité de se rappeler une quantité d'exceptions. Ne point oublier qu'au temps des plus grands écrivains, les libertés étaient aussi bien plus grandes7. »

Maurice Grevisse

BRUXELLES



7: P. Valéry, Tel quel, I, Choses tues, 111, Biblioth. de la Pléiade, p. 482.