Robert A. Hall Jr. : Proto-Romance Phonology. New York, Elsevier, 1976. 297 p.

 

Revue Romane, Bind 13 (1978) 1

Robert A. Hall Jr. : Proto-Romance Phonology. New York, Elsevier, 1976. 297 p.

Michael Herslund

Voici le deuxième volume de la Comparative Romance Grommar du doyen des romanistes américains, Robert A. Hall Jr. Après le premier volume, External History of the Romance Languages, New York 1974, c'est la phonologie des langues romanes qui est maintenant étudiée. L'œuvre complète comptera six volumes, dont les quatre derniers traiteront de la morphologie, de la syntaxe, de la formation des mots et du lexique. Cette entreprise à grande échelle est donc une sorte de pendant du structuralisme américain à la grammaire historique des néogrammairiens, incarnée par les quatre volumes bien connus de Meyer-Lübke. Mais reste à savoir si cette œuvre projetée sera à même de prendre la relève de la grammaire de Meyer-Lübke, du moins en Europe.

La composition du livre, dont la plus grande partie est occupée par des tableaux de formes comparées, respecte la tradition consacrée: après une introduction (sur la méthode comparative, la notion de protoroman,p. 1), suivent tour à tour l'accent (p. 17), les voyelles (p. 18), les semivoyelles(p. 57), les consonnes (p. 61). Le chapitre 3 traite du proto-roman et de l'évolution du latin gracchien au protoroman(p.

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roman(p.177). Le chapitre 4 décrit les développements majeurs dans les premièresphases romanes (p. 185). Le livre se termine par deux appendices: le premier,dont je vois mal l'intérêt, vu la masse de formes déjà citées, contient des «Further Phonological Tables» (p. 207); le deuxième, dont l'utilité est évidente, contient une liste de mots proto-romans. Il y a enfin des indications bibliographiquestrès riches et un index comportant les phonèmes, quelques notions fondamentaleset les noms de 7 Romains célèbresmentionnés ou cités dans le texte, dont Auguste mais pas Vespasien, qui joue pourtant un rôle important à la page 8 (il s'agit évidemment de l'anecdote Florus - Flaurus rapportée par Suétone)! Dans les grandes lignes, je trouve que cette composition (d'abord la reconstruction,ensuite une explication des détailsde l'évolution et les évolutions ultérieures)donne un excellent aperçu de la matière, ce qui manque souvent aux traitements plus traditionnels qui ont tendance à se perdre dans les dédales chronologiques des phénomènes attestés, reconstitués ou simplement extrapolés du latin vulgaire. Ici, RH se montre, comme d'habitude, parfaitement maître de sa matière.

Le titre du volume évoque l'article célèbre de RH: «The Reconstruction of Proto-Romance», Language 26.6-27,1950 (réimprimé en Readings in Linguistics I, éd. Martin Joos. The University of Chicago Press, 1957). Voilà justement le sujet traité, avec une logique impitoyable : la phonologie d'un proto-roman reconstruit (qu'il ne faut pas à tout prix confondre avec ce que le reste des mortels appellent le latin vulgaire, ce terme malheureux qui a fait couler tant d'encre). Et il s'agit bien entendu d'une phonologie telle que la conçoit le structuralisme américain, à savoir l'établissement d'un inventaire de phonèmes, à quoi s'ajoutent des indications des combinaisons dans lesquelles entrent ces phonèmes.

Notons, en passant, que la reconstruction dans les études romanes n'a jamais joui d'une très grande faveur auprès des romanistes européens. Parmi les manuels de latin vulgaire récents, celui de Vaananen (Introduction au latin vulgaire. Paris 1967) accorde une place assez modeste à la reconstruction («toutefois, pour ces développements, ne l'oublions pas, les textes eux-mêmes ne manquent pas de fournir des points de repère» (p. 18)). Ceci vaut également pour le manuel de Haadsma et Nuchelmans (Précis de latin vulgaire. Groningen 1963). Pour ces auteurs, la reconstruction reste donc plus ou moins un dernier ressort quand les autres sources font défaut. A l'autre extrémité se trouve RH, pour qui la reconstruction est la seule méthode valable permettant de connaître l'ancêtre des langues romanes, le proto-roman. Des points de vue analogues se retrouvent chez le romaniste brésilien Th. Henrique Maurer: «A fonte mais segura para o conhecimento do latim vulgar é o conjunto das línguas románicas. Insistimos, pois, na importancia fundamental do método comparativo» (Gramática do latim vulgar. Rio de Janeiro 1959).

Dans son analyse phonologique, RH opère une réduction de l'inventaire de neuf voyelles par l'extraction d'un composantde tension (p. 18 et passim): /i, e, a, o, u/, plus /"/ qui se combine avec ces voyelles de base, sauf avec a, pour former les voyelles tendues. On peut alors se demanderpourquoi on ne peut pas tout aussi bien «extraire» un composant de postériorité ou d'arrondissement, bref opérer une analyse en traits distinctifs. La réponse doit en être que la tension, pour RH, constitue en quelque sorte un trait supra-segmental. Mais cela ne cadre ni avec les définitions qu'on donne normalementdes traits supra-segmentaux, ni

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avec le fait, naturellement plus pertinent ici, que RH, à maintes reprises, semble confondre tension et aperture: «thè comportentof tongue-height or tenseness /*/» (p. 186), «no longer differentiated as to tongue-height (tenseness)» (p. 187). L'usagede ce composant de tension a, d'autre part, pour conséquence que la description de l'évolution du système vocalique doit faire état de remarques comme la suivante:«lax I'\J merging with tense /e"/» (p. 185), c'est-à-dire: /, e~ > e~ (des voyelleslâches deviennent tendues!). L'évolutionen question s'explique immédiatementen termes d'aperture vocalique; mais si la tension est un trait fondamental et systématique (tel que c'est le cas dans les langues germaniques p. ex.), on ne s'attend pas à des confusions de cette sorte. Je crois donc à la nécessité d'une étape où les différences de tension ont été remplacées par des différences d'aperture. Et ces deux notions ne se recouvrent pas, comme on le sait, quoi qu'en dise RH. Je trouve aussi des inconséquences étranges dans la notation des semivoyelles:esp. /puérta/ (p. 2), fr. /muvwar/ (p. 5), proto-roman /leuáre/ (p. 5). Est-ce que ces notations différentes indiquent que la diphtongue espagnole [we] est phonologiquement constituée de deux segments vocaliques, que la diphtongue française [wa] est phonologiquement une diphtongue et que le [w] du proto-roman est simplement une semi-voyelle qui ne forme pas diphtongue avec la voyelle suivante, phonologiquement /u/? Cette incertitude du lecteur devant l'analyse phonologique, est renouvelée par la lecturedu passage suivant: «As a resuit, stress came to be automatic (en français) in words ending in a consonant or in /a/; butit remained phonemic, since there vvas stili a contrast between /ai/ and /ai/ in such pairs as /páis/ 'peace' . . . and /pais/ 'country' ...» (p. 200). La différence dans le nombre de syllabes entre [pajs] et [pais] sera donc due à l'accent, qui, lui, est à la fois automatique et phonologiquementpertinent!

La reconstruction repose sur deux suppositions,dont l'une, explicitée par RH, est la régularité fondamentale de l'évolutionphonétique, et l'autre, implicite, un concept d'évolution naturelle: dans un sens, il est naturel qu'une consonne sourde devienne voisée à l'intervocalique, tandis qu'il n'est pas naturel qu'une consonnevoisée devienne sourde dans la même position. Sans cette supposition, il ne serait guère possible de reconstruire disons le /-s-/ du proto-roman. 11 en va de même de plusieurs des reconstructions proposées: on soupçonnerait des résultats différents si le latin n'était pas là comme facteur de contrôle. Et, pour prendre un exemple concret: le cas du 'chat' (no. 613, p. 111). Comment peut-on reconstruire une forme unique proto-romane gattu, si le français chat demande nécessairementun kattu (comme en latin classique), et le sarde battu je ne sais pas quoi (/ku-/ ou /gu-/?). Il me semble que des exemples de ce type donneraient à réfléchir sur le bien-fondé de l'hypothèse d'un protoromanseul et unique, descendant du latin gracchien, à une époque où le chat est peut-être encore inconnu à la majorité des Romains (le premier chat «attesté» en Italie date du premier siècle av. J. C). D'autre part, RH fait des remarques très précieuses qui parviennent à nuancer l'image trop rigide laissée par ses tableaux. Par exemple, sur la nature et la chronologiedu proto-roman: « We can, in a very approximate way, suggest that the Romancelanguages continue many characteristicsof the informai Latin used during the first century B. C. ; but the picture given by reconstruction is inevitably slightly «out of focus», since our reconstructedProto-Romance was a congeries of features, some of which may go back to Plautine times ..., and others may

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hâve come into gênerai use only in Caesar'sand Cicero's or even Augustus' time ... This amount of internai divergence and inconsistency is, however, no greater than what is found in any large speechcommunity,such as those of modem French, Spanish, or Italian» (p. 10-11). Mais est-ce que cette proto-langue se distingue alors beaucoup de l'idée qu'on se fait actuellement du latin vulgaire? En effet, je trouve très raisonnable cette tentativede reconstruction, car les faits et une méthode efficace sont là pour le prouver. La reconstruction a l'avantage de nous épargner beaucoup des problèmes que nous pose l'interprétation des vestiges conservés du latin parlé. D'autre part, je crois que beaucoup de romanistes auront de la peine à comprendre l'utilité d'une telle reconstruction «avec barème». En effet, la lecture des tableaux constituant le corps du livre, révèle des différences minimes entre le latin, représenté par la norme classique, et le proto-roman reconstruit,langue-sœur du latin classique. Ces différences se ramènent à des types systématiques : là où le latin présente une voyelle longue, le proto-roman a une voyelle tendue, sauf dans le cas du a, qui, selon RH et la reconstruction, reste indifférencié.Là où le latin a un groupe initial sC-, le proto-roman a une voyelle prosthétique isC-; on note de plus la réductionns > s, la chute du h-, du -m, sauf dans les monosyllabes où il est remplacépar -n, ainsi que des contractions diverses (prehendere > prenderé). Ce sont donc là des faits que les inscriptions ont déjà documentés amplement. On peut ainsi se demander si cette reconstruction du proto-roman nous apprend du nouveausur l'origine et le développement des langues romanes. On est tenté de répondre par la négative. On peut aussi se demandersi ce que RH a réussi à faire ici ne se ramène pas en fin de compte à des exercicesscolaires, si brillants soient-ils, qui ne sont qu'une explicitation et une mise par écrit de la reconstitution qu'opère mentalement tout romaniste en comparantles différentes langues. Et là, on est tenté de répondre par l'affirmative. D'autantplus que les tableaux donnés contiennentpas mal de fautes et de redites: p. 2, table I: port. kreé"r; le verbe 'croire' en portugais est crer, /kré'r/ dans la transcriptionde RH; cette forme correcte se trouve p. 72 (no. 374); à la même page, le résultat en portugais de lat. nidu manque:le mot existe pourtant en portugais: ninho; son développement avec chute du -d- est tout à fait régulier; la nasalisation progressive qui explique le [j\] est aussi répandue en portugais, cf. mihi > mim, mea > minha. En ce qui concerne l'occitan,«Old South French», le résultat du -d- est noté tantôt /z/, tantôt ¡jj (l'affriquée'dz'); je crois la deuxième solution correcte. Dans ce contexte, on peut remarquerque le verbe occitan crezer (no. 374) doit être accentué sur la racine (si cette forme existe vraiment): il faut donc noter /kré'z.e'r/, cf. la forme collatérale, et la seule courante, creire. Lat. negare donne nouer en ancien français et non pas /niiér/ (no. 391, p. 75), forme secondaire. La même remarque vaut pour chastoier, et non pas /oastiiér/ (no. 744, p. 129 et p. 190). Lat. semita donne sente en ancien français et non pas sende (no. 51). Je ne connais pas la forme pus < plus en ancien portugais (no. 576, p. 104). D'autre part, le développement régulier chus existe, et il aurait comblé la lacune dans la reconstructiondu groupe pi- qui, tout à fait régulièrement,donne ch- en portugais.

On a souvent l'impression que le point de vue comparatiste (renforcé sans doute par la tradition très forte des linguistes américains dans le domaine de l'étude des langues exotiques) amène RH à considérer le latin comme quelque chose de hautementexotique; est-ce qu'on peut caractérisercette traduction offerte pour un

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ablatif latin pertica comme autre chose qu'un degré assez élevé d'affectation: «/pertika"/ 'from a pôle (abl. sg.)'» (p. 182)?

A la page 8, RH affirme que la prononciation française du mot sculpture «is now /skylptyr/», comme un exemple de «spelling-pronounciation». Faut-il souligner que cette prononciation est inconnue du dictionnaire de Martinet et Walter?

Tout compte fait, le livre est précieux en raison des observations importantes et des matériaux impressionants qu'il contient. Incontestablement, les aspects positifs prédominent. Il me semble que RH est parvenu à décrire clairement les relations entre le latin classique et le latin parlé: «There was no deep gulf, sociolinguistically, between Classical Latin, as preserved for us in literary works, and every-day speech. Rather, there was, as in modem countries with a highly developed literary and puristic tradition (e. g. France, Italy), a continuum ranging from the most complicated and artificial oratorical or poetical style at thè one end, to the lowest level of truly vulgar speech at the other» (p. 177). Mais ne pourraiton donc pas conclure que cette protolangue que nous cherchons est plutôt un autre point sur cette échelle socio-stylistique qu'une langue-sœur, en d'autres termes, que la différence entre protoroman (que je me permets d'identifier à ce que nous sommes accoutumés à appeler latin vulgaire) et latin classique est plutôt de nature socio-stylistique que de nature génétique?

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